Echanges artistiques européens

ECHANGES EUROPEENS

 

Le mot « Europe » a fait son apparition, dans un sens géographique, dès le VIIe siècle avant J.-C. Simple péninsule de l’Asie, ses limites orientales restent arbitraires. On peut même discuter de ses limites occidentales et accepter ou non d’y rattacher certaines îles. Mais ces débats de frontières resteraient académiques si, au cours des siècles, le concept d’Europe ne s’était pas chargé d’idées et de passions politiques. Parler de l’« idée européenne », c’est évoquer le problème de savoir si, au-dessus des peuples, des langues, des religions, des États, il n’existe pas une « communauté supérieure », distinguant des continents massifs qui, de près ou de loin, l’entourent, la petite presqu’île découpée par les mers.

Les Grecs dispersés sur trois continents se considéraient comme différents des « barbares ». L’unité de l’Empire romain était la Méditerranée et non l’Europe. Les Arabes, en envahissant l’Espagne, l’Italie du Sud et la Gaule, auraient pu, comme les Romains, dominer le pourtour méditerranéen. C’est leur reflux, de la bataille de Poitiers (732) à la Reconquista espagnole (achevée au XVe siècle), qui a mis en lumière une idée « politique » de l’Europe, fondée sur la Chrétienté. Une seule fois, sous Charlemagne, une unité politique a coïncidé pratiquement avec la zone d’influence de l’Église romaine. Pendant le reste du Moyen Âge, le rêve a persisté d’unifier l’Europe sous la direction soit de l’empereur, soit du pape.

L’apparition, dès le XVe siècle, d’États modernes structurés a détruit les perspectives d’unité par la religion. L’idée européenne a alors pris – jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale – trois formes principales : Europe de l’équilibre ou du « concert », admettant l’indépendance des États (surtout des grands), garantie par l’observation du droit des gens et de règles traditionnelles (balance of power) ; Europe unifiée par la conquête : tel a été l’objet des deux entreprises fort différentes de Napoléon et de Hitler ; Europe volontairement unifiée, mais celle-ci n’a pas dépassé le stade des projets et des rêves : c’est tardivement, au XXe siècle, que des hommes politiques ont paru admettre la perspective d’une unification concertée.

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Sur le plan artistique, les échanges ont toujours eu lieu, mais sous des formes très différentes qui ne sont pas toujours en accord avec le terme “échanges”.

– Concrètement, par les voyages, les conquêtes, les ventes, les rapines.

– Ce qui se traduit par l’influence, l’interprétation, l’imitation, la copie. 

S’ensuit une certaine homogénéité des productions, induite, selon les époques, par le diktat religieux ou princier qui impose (ou propose) ses modèles.

 Chevaux de St-Marc 

Trophée de guerre, pris en 1204 par les vénitiens à Constantinople.

C’est le Doge Enrico Dandolo qui les avait fait envoyer à Venise à l’époque de la quatrième croisade qui avait vu la prise de Constantinople par les Croisés, grâce à l’aide des vénitiens.

Sur l’origine de ce quadrige impérial (qui proviendrait de l’île de Chio), les avis divergent: certains historiens considèrent qu’ils sont d’origine corinthienne, du IVe ou IIIe siècle avant Jésus Christ. D’autres les attribuent à Lysippe de Sicyone, sculpteur et bronzier d’Alexandre le Grand. Tiridate Ier, roi d’Arménie, en aurait fait cadeau à Néron, en échange des sa propre couronne. Ils auraient figuré aux quatre angles de la statue colossale de Néron, à Rome, puis auraient été transportés par l’Empereur Constantin, à Byzance.

Emportés par Napoléon Bonaparte de Venise le 7 décembre 1797 pour être placés sur l’arc du Carrousel, rendus en 1815, ils reprirent leur place sur la Basilique.

 

ANTIQUITE

L’essaimage grec

C’est par le biais de voyages et sans doute d’échanges commerciaux d’abord (cf. le Vase de Vix, cratère archaïque en bronze retrouvé dans la tombe d’une princesse celte), puis par la colonisation, que la Grèce va répandre son art dans le monde méditerranéen.

Temple C de Sélinonte, Sicile (grande Grèce), colonnade

Temple C de Sélinonte, métope, Héraclès et les Cercopes.

Niobide blessée, vers 430 av.JC

Sans doute oeuvre d’un artiste ionien de Grande Grèce.

Les copies romaines

Lorsque les civilisations grecque et romaine entrèrent en contact durant la période hellénistique, non seulement les conquérants romains firent main basse sur d’innombrables statues qui transformèrent Rome en un véritable musée de l’art grec, mais l’engouement pour celui-ci devint tel au Ier siècle avant J.-C. qu’on entreprit de copier les œuvres les plus célèbres pour en décorer maisons privées et monuments publics. De là cette énorme masse de “copies romaines”, qui continue de former la très grande majorité des sculptures antiques connues. Sans elles, des artistes aussi importants que Polyclète, Praxitèle ou Lysippe ne seraient plus pour nous, à l’instar des grands maîtres de la peinture grecque, que des noms mentionnés par quelques textes.

Les originaux grecs ont été, sans doute à partir de la fin du IIe siècle avant J.-C., très fréquemment surmoulés, en poix pour les bronzes, en plâtre pour les marbres ; les négatifs partiels ainsi obtenus étaient vendus aux ateliers de copistes locaux ou expédiés en Italie. Dans le cas d’une copie en marbre, on recomposait un plâtre complet de l’original, reproduit ensuite par le procédé du pointage, encore pratiqué de nos jours; dans le cas d’une copie en bronze, les négatifs assemblés permettaient de produire directement la copie par fonte à cire perdue. Ce processus devait donner lieu à une activité commerciale dont nous ignorons tout.

Aphrodite du Capitole

Copie d’un original grec de 340-330 av.JC

 

L’expansion romaine

La mégalomanie romaine conduit une implantation un peu partout en Europe de constructions civiles et religieuses.

Nîmes, Maison carrée

Nîmes, amphithéâtre

Orange, théâtre

Pont du Gard

 

MOYEN AGE ROMAN ET GOTHIQUE

Europe romane

Un grand nombre d’édifices relidieux fleurissent après la peur de l’an mil, qui jalonnent les routes de pèlerinage. Deux types de chantiers, séculiers (cathédrales et paroisses) et monastiques, pour lesquels les hommes de métiers se groupent et se mettent à disposition des commanditaires. Parmi eux, les grands ordres monastiques bénédictin et cistercien. Et, concurremment, les grands prélats, évêques d’Auxerre, Autun et Cambrai, archevêques de Cologne, archevêque de Saint-Jacques de Compostelle. Les fondations royales ou princières soutiennent leur effort, par piété ou volonté expiatoire.

Abbaye bénédictine de Cluny

Le développement du plan roman atteignit son point culminant dans la troisième église du grand monastère de Cluny (1088). A Cluny, les motifs fondamentaux de parcours et de but sont particulièrement mis en relief. La partie orientale est amplifiée par l’introduction d’un deuxième transept et surmontée de quatre tours. Le prestige de Cluny tenait au fait qu’elle relevait directement et exclusivement du Saint Siège, ce qui lui assurait son indépendance face aux pouvoirs spirituel (évêque) et temporel (roi). Elle rayonnait sur toutes les abbayes “filles” qui lui était rattachées par des liens précis de vassalité. Ainsi l’ordre bénédictin étendait-il son pouvoir par une immense trame qui se superposait aux pouvoirs civils.

Abbaye cistercienne de Fontenay

Fondée par Bernard de Clairvaux en 1119. Malgré les mutilations subies au cours des âges, elle demeure le témoin le plus complet de l’architecture cistercienne â son apogée.

Notre‑Dame de Fontenay, comme les autres abbayes cisterciennes, s’impose par la pureté austère de son architecture et par l’absence de tout décor figuré. Le cloître est bordé au nord (à gauche) par l’église abbatiale, dépourvue de clocher suivant les prescriptions de saint Bernard qui entendait limiter les constructions au minimum indispensable. L’aile orientale, en prolongement du transept, comporte au niveau du cloître la salle capitulaire et le scriptorium et au premier étage le dortoir des moines.

 

Eglise abbatiale de Maria-Laach (Rhénanie)

Monastère placé sous l’autorité de l’abbaye bénédictine de Cambrai. Une des plus typiques églises de Rhénanie. Caractéristique: à chaque extrémité, transept et abside circulaire. Sur les croisées, deux tours, octogonale à l’est, carrée à l’ouest. Le transept occidental est encadré par deux tours rondes, l’oriental par deux tours carrées. Le plan est destiné à réserver le chœur occidental aux fidèles, le chœur oriental aux religieux.

Cathédrale Notre-Dame de Tournai

Importance de la ville due à sa situation géographique (elle relie le nord et le midi), au fait que Clovis y inaugura son règne en 481. Les 1e et 2e église ayant été ruinées par les invasions normandes, la reconstruction en est achevée en 1070 (nombreux remaniements au cours des âges). Les bras du transept présentant la particularité d’être terminés par des absides en hémicycle pourvues de déambulatoires: ici, vue de l’abside d’un des bras du transept. Cinq tours sont groupées autour de la croisée du transept, et la façade est flanquée de deux tourelles plus petites. La cathédrale Notre-Dame de Tournai témoigne d’un échange d’influences considérable entre les architectures d’Ile de France, rhénane et normande pendant la courte période qui, au début du XIIe siècle, précède l’éclosion de l’architecture gothique. Par ses dimensions, elle est un exemple éminent de ces grands édifices de l’école du nord de la Seine qui préfigurent le volume des cathédrales gothiques.

Cathédrale de Durham

L’Angleterre, comme tout l’Occident, reconstruit et bâtit massivement, avec, parmi les maîtres maçons, ceux venus de Normandie après la conquête. La cathédrale de Durham est commencée par l’évêque de Saint-Calais, attaché à la cathédrale de Bayeux. Il y a parenté avec les églises normandes, en particulier Jumièges.

Saint-Jean de Grandson, Canton de Vaud, Suisse

Il faut souligner la rareté de sa création qui, contrairement à ce qui semble l’habitude chez nous, ne dépend pas de l’Abbaye de Cluny, mais d’un de ses ordres concurrents, l’Abbaye de la Chaise-Dieu (Auvergne). La famille du seigneur de Grandson donne l’église à l’abbaye auvergnate de la Chaise-Dieu, abbaye bénédictine réformée dont la puissance dans la région est aussi grande que celle de Cluny. S’ensuivent des influences auvergnates dans ce petit prieuré: nef unique à berceaux sans doubleaux, ce qui la rattache au groupe d’églises auvergnates de Chauriat, Ennezat, Saint-Amable de Rio. De même, alors que les chapiteaux sculptés sont rares en Suisse, ici ils représentent les thèmes de Marie et saint Michel, usités en Auvergne.

Vérone, église Saint-Zénon

Construite entre 1117 et 1138, l’église se compose de trois nefs non voûtées. La rose du portail s’inscrit entre le fronton triangulaire du pignon et le fronton du porche. Décor très sobre. Selon l’usage en Italie, le clocher est un campanile (XIe XIIe), isolé de l’église, qui appartient au type des clochers lombards (étages inférieurs massifs, allégement progressif vers la haut par la multiplication des ouvertures).

 

Europe gothique

Primauté: l’architecture. La sculpture est d’essence monumentale, le vitrail une invention provoquée par l’élan des vaisseaux, la miniature où s’élabore le destin de la peinture, l’objet d’art, reflètent en réduction les thèmes et la plastique en vogue sur les chantiers des maîtres d’oeuvre.

A Chartres en 1194 se crée le type classique de la cathédrale française, qui sera adopté à Soissons, Reims (1211), Amiens (1220).

L’architecture gothique commence dès le XIIe siècle la conquête de la chrétienté. La croisée d’ogives est partout exportée, avec  des nuances, tant dans les régions françaises qu’à l’étranger. Cependant la France, initiatrice, donne le ton.

– En Angleterre, dont l’adhésion fut précoce, c’est un architecte de Sens qui donne les plans de Cantorbery. Le goût autochtone se manifeste dans de longues nefs à fond plat couvertes de voûtes à nervures multiples, et de hautes tours centrales à l’image de la Normandie.

– L’Allemagne reste longtemps fidèle aux formes romanes, puis adopte le style de Laon (Limbourg-sur-la-Lahn), celui de Reims (Notre-Dame de Trèves), tandis qu’à Cologne travaille un architecte d’Amiens.

– Aux Pays-Bas on imite Reims et Soissons (Tournai).
– En Suède, les liens religieux avec la France sont étroits, et c’est un architecte parisien qui travaille à Upsal.

– En Espagne, Burgos et Tolède s’inspirent de Bourges.

– L’Italie reste réticente, et adopte la croisée d’ogives sans pour autant élever en excès les nefs (Assise), et sans sacrifier les surfaces murales (destinées à la fresque) à l’ouverture de grandes verrières.

Dans la 2e moitié du XIIIe, l’horizon change. La France n’a plus la même autorité artistique, et le style est façonné plus librement par les modes régionales.

– L’Angleterre épanouit le style decorated en formes chantournées, puis passera à la rigidité du style perpendiculaire aux immenses verrières.

– L’Europe centrale, où l’art gothique pénètre jusqu’aux confins des zones slaves et byzantines, est un champ d’innombrables expériences et innovations. L’esprit germanique va de l’outrance de lignes verticales et de décors luxueux (Strabourg) à la simple rigueur des masses et des volumes.

– Si les influences françaises persistent encore, les architectes européens ont une égale audience (Burgos est édifiée par des architectes allemands).

Le goût européen du XVe siècle pour le caprice luxueux du décor conduira l’architecture flamboyante, au moment où la féodalité jette ses derniers feux dans le style “international”, qui voit pour la première fois en Europe une osmose totale de la création artistique.

 

Cathédrale d’Amiens

On considère sa façade comme le “Parthénon français”. Divisions horizontales et verticales nettes et claires, les 5 étages qui la divisent correspondent aux distributions intérieures: portes, triforium, galerie des rois, grande rose, tours et pignon central. 

Cathédrale de Reims, voûtes et roses

Cathédrale de Strasbourg

Façade commencée en 1276 par l’architecte Erwin von Steinbach.

Cathédrale de Salisbury

Commencée en 1220, elle est le type le plus pur, avec ses fenêtres hautes et étroites, du early english, le premier style gothique anglais, avec sa profusion d’arcs aigus et sa riche ornementation architecturale. C’est le prélude au style decorated qui s’affirmera dans la 2e moitié du siècle.

Cathédrale de Prague (Bohême)

Au XIVe, la Bohême est le seul royaume slave catholique en Europe centrale. Charles IV, empereur du saint empire romain germanique, fils de Jean de Luxembourg (mort à Crécy dans les rangs des chevaliers français), a été élevé à la cour de France et est marié avec Blanche de Valois. En 1342, il ramènera d’Avignon l’architecte Mathieu d’Arras qui construira le château de Karlestein, le pont sur la Moldau et la cathédrale (1364).

Cathédrale d’Utrecht (Pays-Bas)

Les liens étroits qui unissent les Pays-Bas et la Bourgogne ont conduit à adopter le même système qu’en Bourgogne: des piles sans chapiteaux, ce qui correspond à un dépouillement complet de l’architecture. L’harmonie des proportions se suffit à elle-même.

Cathédrale d’Upsal (Suède)

La plus grande cathédrale de Scandinavie. Construite fin XIIIe, par le maître d’oeuvre parisien Etienne de Bonneuil, à l’imitation de celle de Paris.

Cathédrale de Milan

On ignore les noms des premiers maîtres d’oeuvre, mais en 1400 un colloque international d’architectes fut réuni à Milan et le maître parisien Jean Mignot y défendit ses projets pour la cathédrale. Des maîtres d’oeuvre français et allemands continueront les travaux, achevés au XVe par des Italiens. Architecture flamboyante virtuose, arrivée au paroxysme de ses développements.

Cathédrale de Lausanne, nef

La Suisse, de par sa situation géographique, communique avec le Nord et le Sud de l’Europe, et est un carrefour et un lieu de convergence, d’où la diversité des influences qui s’y retrouvent. Ici, rapports étroits avec les cathédrales de Langres et de Sens, et parenté avec la sculpture bourguignonne et languedocienne.

Cathédrale de Westminster, nef

Palais des papes, Avignon

 

GOTHIQUE INTERNATIONAL

La décennie de 1380 marque une rupture entre les différentes techniques artistiques : la peinture connaît une évolution interne, suivant sa logique propre qui ne tient plus compte de l’architecture ni de la sculpture.

Il est remarquable qu’en ce tournant de siècle, les pensées et les sentiments, en un mot l’esprit du temps, soient communs à une grande partie de l’Europe. Cela se traduit dans le domaine de l’art par un “style international” qu’on appelle aussi, en raison de sa délicatesse et de sa sensibilité, le “style moelleux” (Der “weiche Stil”) du gothique tardif. Style qui se rattache au style courtois de la première moitié du XIVe siècle mis à l’écart entre 1360 et 1380. Il réapparaît dès les années 1380 dans toutes les cours européennes ; celles des princes aux fleurs de lys (parents du roi de France Charles V), celle de Venceslas en Bohême, celle des héritiers de Jean-Galéas Visconti, à Milan, à Sienne enfin.

Caractéristiques: souplesse des formes, grâce des courbes, goût des couleurs aux tons rompus, un certain irréalisme, une passion pour les belles arabesques d’origine gothique, pour l’élégance luxueuse et précieuse, et une homogénéité de l’expression qui dépasse toutes les frontières nationales. Vers 1400, le tournant du siècle voit pour la dernière fois les hommes de l’Europe moyenâgeuse unis, avant qu’ils ne se hasardent, par divers chemins et par différents moyens, dans les temps modernes. Le Moyen Age atteint son sommet dans la tentative de saisir dans son entier l’image du monde, d’unir une fois encore la Foi et la Science, avant que les sceptiques et les critiques ne s’attaquent aux phénomènes particuliers et n’installent à la place de l’homogénéité du Moyen Age l’hétérogénéité de la Renaissance. Une génération introspective, entre deux autres, poussées à l’action, produit comme un temps d’arrêt. Les grandes personnalités manquent parmi les seigneurs comme parmi les penseurs et cela contribue à l’uniformisation.

Cadre politique et social.

1- Les grands états ont pratiquement achevé de délimiter les frontières extérieures faisant d’eux des nations, tandis qu’à l’intérieur ils s’érigent en états princiers. A tous points de vue l’Italie fait exception, n’étant pas parvenue à l’état de nation, alors qu’à l’intérieur se développent non pas des principautés mais des villes aristocratiques indépendantes. Venise, en tant que première puissance maritime de l’époque, y joue le rôle particulier de lien avec l’esprit et le goût oriental et byzantin. Au cours des XIIe et XIIIe siècles, le système féodal s’était par contre imposé à toute l’Europe sans aucune exception territoriale. Les croisades entreprises par toute la chevalerie européenne ont permis aux seigneurs, apparentés et alliés entre eux, de comparer et d’assimiler la situation des différents états. La politique d’état tend par là même à une politique de famille et les prétentions généalogiques des seigneurs seront cause de disputes et de guerres séculaires. La guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre  elle dure effectivement de 1339 à 1453  est le facteur qui, en Europe occidentale, domine l’époque.

2- Des transformations sociales apparaissent durant les guerres, les grandes armées de chevaliers ne correspondant plus à la stratégie militaire moderne et devant subir leurs premières défaites face à des troupes formées de paysans, comme ce fut lecas en 1386 à Sempach pour les Autrichiens face aux Confédérés. La défaite des chevaliers Teutoniques par la Pologne, en 1410, à Tanneberg, en est aussi un exemple. L’idéal des chevaliers deviendra de plus en plus un rêve de chevalerie et d’amour; les manuscrits richement enluminés du Roman de la Rose  une sorte d’encyclopédie de la cour d’amour du XIIIe siècle  datent des environs de 1400. L’activité de la noblesse campagnarde sera limitée au cadre des ordres de chevalerie qui lui serviront finalement de refuge. La cour du prince, en tant que centre politique, triomphe non seulement sur les ordres de chevalerie dont elle prend la tête, mais aussi sur les villes dont les ligues, telle la Hanse, ont perdu toute signification politique. L’état, toutefois, tire de leur prospérité économique, avec l’aide d’une administration de plus en plus organisée, toute la sève, dont se nourrissent inlassablement les guerres.

3- Le schisme de la papauté à partir de la double élection en 1378 de Urbain VI à Rome et de Clément VII à Fondi (ce dernier se rend ensuite à Avignon), la ruine de l’autorité impériale pendant le règne du roi Venceslas (1378-1400), mènent à la désunion, à l’anarchie et à des troubles sociaux et religieux qui trouvent leur expression dans les graves crises tendant à la création d’églises nationales en Angleterre (John Wiclif 1384) et en Bohème (Jan Hus est brûlé durant le concile de Constance en 1415).

4- Les artistes voyagent souvent de cour en cour, puisque seules quelques familles seigneuriales passent d’importantes commandes.

5- Charles VI, malade, puis fou, est de 1380 à 1422 roi de France. Lui et les ducs de la maison de Valois, en Anjou, Berry et Bourgogne, représentent l’Europe occidentale. Les deux branches de la maison d’Anjou règnent également par intermittence sur les royaumes de Naples et de Hongrie.

– L’Angleterre connaît également une période agitée avec la destitution de Richard II (1377 à 1399) et les débuts de la maison de Lancaster avec Henri IV.

– Sur la péninsule ibérique, qui se tient traditionnellement à l’écart, seuls au Portugal (Jão I, 13851433, le père d’Henri le Navigateur) et en Navarre (Charles III, 13871425), règnent des rois à peu près dignes de ce titre.

– La faiblesse du trône allemand à partir de la mort de l’empereur Charles VI, en 1378, a été en quelque sorte préparée par lui-même par la promulgation de la loi sur l’élection des rois allemands (qui sont en même temps désignés empereur romain) la “Bulle d’Or”, laquelle confère de tels droits aux sept électeurs qu’elle les rend pratiquement indépendants. II n’est donc pas étonnant que le beau-frère del’empereur, le duc d’Autriche Rodolphe IV le Fondateur, ne pouvant faire partie de l’illustre société des électeurs, cherche d’autres moyens pour frayer un chemin à son ambition et s’émanciper de la couronne.

Ces aspirations font de Vienne, à côté de Prague, le centre culturel le plus important d’Allemagne.

– Rome, centre historique de l’Italie, par contre décline. La cour pontificale réside, en effet, depuis 1309 à Avignon, et cette ville prend encore le pas sur la capitale italienne pendant le schisme. Les conséquences en sont que d’une part la politique française exerce une très grande influence sur l’Eglise, et que de l’autre un rameau de l’art italien vient s’implanter à Avignon durant la dernière phase du gothique français, ce qui provoque une profonde interpénétration des deux cultures.

Conséquences:

Des faits qui, sur le plan historique, mènent à la ruine, à la désagrégation politique et religieuse, ont paradoxalement contribué à l’internationalisation du langage artistique et à son épanouissement. Le schisme de la papauté, la guerre de Cent Ans, l’ébranlement de l’autorité impériale, la tension sociale et la crise religieuse qui aboutira à la constitution d’Églises nationales sont les lézardes qui arriveront à faire écrouler l’étonnant édifice que fut la société féodale. Paradoxalement on voit apparaître dans le domaine artistique un style qui gagnera les couches les plus diverses et qui deviendra le patrimoine commun de l’Europe. Ce style est né de l’échange incessant des idées artistiques développées dans divers centres comme Paris, Dijon, Avignon, Sienne, Prague, et Cologne. Il est certain que le rôle nouveau des mécènes – des laïcs – est primordial puisqu’ils échangent des cadeaux, des idées et même des artistes. L’art civil prend alors le pas sur l’art religieux, même si celui-ci se ressent des innovations de celui-là. Le portrait fait une apparition remarquée et les objets d’orfèvrerie sont le moyen commode d’affirmer son luxe et sa richesse. De grandes demeures princières s’édifient où l’on voit apparaître la galerie, bien avant la Renaissance italienne ; les murs s’ouvrent largement sur l’extérieur pour recueillir la lumière au mépris de tout souci de défense. On réchauffe les murs avec des tapisseries qui empruntent leurs sujets aux romans courtois. Toutes ces œuvres, sans oublier la sculpture et la peinture, offrent les mêmes traits, elles révèlent un goût affirmé pour les courbes onctueuses, les recherches d’ombres nuancées et les couleurs délicates. 

Simone Martini (1284-1344), Portement de croix

Conception raffinée du rythme de la ligne qui aboutira, quelques dizaines d’années plus tard, au formalisme sophistiqué du gothique international.
Martini, d’origine siennoise, fait connaissance avec la peinture gothique française à la cour des Anjou, à Naples, et viendra s’établir à Avignon comme peintre du pape Benoît XII.

 

On arrive par une fusion d’éléments italiens, français, flamands, allemands, bohémiens et autres à un style commun, à une influence réciproque des civilisations, sans que pourtant l’une d’entre elles joue un rôle prépondérant alors que lorsque le gothique des grandes cathédrales se propageait par toute l’Europe aux XIIe et XIIIe siècles, c’était la France qui donnait les directives. Ce style n’a pas de ville natale. Son point de départ est un échange de propos, enrichi tantôt par l’un, tantôt par l’autre des partenaires.

L’histoire de l’art européen a connu peu d’époques aussi affirmées et aussi sûres d’elles mêmes dans la stylistique que les environs de 1400. C’est pourquoi nous pouvons dater sans peine une oeuvre de ce temps alors que son lieu d’origine ne se détermine qu’avec de grandes difficultés.

Madone de Krumeau, Bohême du Sud, vers 1400

Vierge à l’enfant, France, vers 1400

Pieta d’Altenstein, Salzbourg, vers 1400

David, Donatello, 1410-12

Saint Georges, Jacques de Baerze

Petite figure (48cm) provenant du retable de la Crucifixion réalisé sur l’ordre de Philippe le Hardi pour la Chartreuse de Champmol (cf. ci-dessous). Les figures, peintes par Broederlam, décoraient la partie ouverte les jours de fête. Cette figurine est proche des figures de mode, la mode masculine étant au Moyen Age déterminée par celle des hommes de guerre.

Retable de la Crucifixion

Broederlam, peintre de cour né probablement à Ypres et dont l’activité est attestée en 1381 et 1410. On ignore tout de sa formation. En 1381, il est au service du comte de Flandre Louis de Mâle puis de son beau-fils, le duc de Bourgogne Philippe le Hardi. Son activité au service de ce dernier le conduit notamment à Lille, Hesdin (où il exécute des peintures murales), Paris et Dijon. Broederlam fixe cependant son lieu de résidence habituel à Ypres. En 1407, il peint les portraits du duc et de son épouse sur les murs de la chapelle des Comtes à Courtrai. A la demande de Philippe le Hardi, il exécute la peinture des volets extérieurs et la polychromie intérieure d’au moins deux retables sculptés par Jacques de Baerze destinés à la chartreuse de Champmol. Seul le retable de la Crucifixion (Dijon, M.B.A.) a conservé ses volets peints. Il représentent, à gauche, l’Annonciation et la Visitation, et, à droite, la Présentation au temple et la Fuite en Egypte. Ces panneaux constituent la seule œuvre du peintre qui nous soit parvenue. D’après les archives, Broederlam y travailla entre 1393 et 1399. Le fond or relevé de motifs poinçonnés, les couleurs éclatantes parmi lesquelles se détache le pigment le plus cher, le bleu outremer, font des peintures de Melchior Broederlam un travail raffiné et précieux. Par leur exceptionnelle qualité, ces peintures sont des jalons essentiels de la peinture de la fin du XIVe siècle.

L’architecture, l’élégance des formes renvoient au gothique international tandis que la volonté de rendre d’une façon réaliste le paysage  ou l’attitude de certains personnages, comme Joseph dans La Fuite en Egypte, s’explique par une forte culture flamande. On notera également une utilisation développée d’un langage allégorique.

L’Annonciation :

Un raccourci nous montre que Gabriel vient de se poser : ses ailes sont à la verticale, qu’il déplie dans son habit. Il déplie le phylactère sur lequel est inscrite la salutation angélique : “Je te salue Marie, pleine de grâce”. L’ensemble architectural est symbolique : l’architecture gothique élégante, avec les baies triples qui symbolisent la Trinité (cette architecture représente la nouvelle loi qui apparaîtra à la naissance du Christ) s’oppose à la lourde architecture romano-byzantine en arrière plan qui représente la loi juive (ce bâtiment en rotonde symbolise probablement le temple de Jérusalem).

La Présentation au Temple :

Dix jours après sa naissance, comme le veut la tradition, le Christ est présenté au Temple. Quatre personnages entourent l’Enfant Jésus nu qui se tourne interrogativement vers sa mère tout en empoignant de la main droite une mèche de la barbe du vieillard Siméon. Ce personnage a les mains couvertes d’un linge et s’incline respectueusement pour recevoir l’Enfant que lui donne Marie. Cependant, c’est bien Marie qu’il regarde. A droite, une jeune femme porte un cierge allumé et une corbeille d’osier avec deux colombes. De Saint Joseph, on n’aperçoit que la tête coiffée d’un chaperon vert. Dans l’axe de la composition, le portique donne accès à une chapelle gothique, qu’éclairent des fenêtres en lancettes.

 

Jacobello del Fiore (? 1439), Madone de la Miséricorde

Vénitien, il assimile les aspects les plus plaisants du discours narratif orné propre au gothique tardif que Gentile da Fabriano avait introduit à Venise avec les fresques (détruites) du palais ducal (1408).

 

Adoration des Mages, 1422, Gentile da Fabriano, (Florence, Galleria degli Uffizi). La propension à rendre les détails et à éviter tout accent dramatique est typique du style gothique international, art aulique profane et gai, dont le plus grand praticien italien reste Gentile da Fabriano (vers 1370-1427), qui parcourut l’Italie de ville en ville et entreprit au début de sa carrière, en 1409, la réalisation de fresques dans le palais ducal de Venise.

Gentile da Fabriano, dessin de mode

A une époque où tout est réglementé par des rites, la mode, moyen de différenciation hiérarchique et expression des divers épisodes de la vie, joue un rôle énorme.

La dame est accompagnée d’un phylactère portant en lettres gothiques Ven Got vil (si Dieu le veut). Les cours princières d’alors aiment les devises en langue étrangère.

 

Pisanello (vers 1380-avant 1455), Portrait d’une princesse d’Este

Pisanello, peintre véronais, est sensible aux apports des pays du Nord avec lesquels sa ville entretient des relations commerciales et culturelles; la tradition gothique de la France s’allie chez lui à un goût de l’anecdote et du raffinement proches des miniatures et tapisseries médiévales. Pourtant, son passage à Florence et son activité de médailleur confèrent à sa forme une certaine puissance, à sa ligne ductilité et précision.

Toutes qualités que ce portrait affiche: pureté du profil détaché sur le feuillage sombre, description minutieuse, unissant réalisme et esprit décoratif, raffinement de la gamme colorée.

L’identification du personnage est due au vase brodé sur la manche, emblème de la maison d’Este. La branche de genévrier placée sur l’épaule a fait proposer le nom de Ginevra d’Este.

Pisanello, La chasse

 

Quelques années plus tard, alors que se met en place la nouvelle vision renaissante, le gothique international perdure dans les œuvres italiennes de Paolo Uccello, de Benozzo Gozzoli, pourtant tous deux bien au fait des nouveautés, et le paysage conserve son caractère symbolique

Saint Georges et le dragon Paolo Uccello (1397/1475),  

Fils de Dono di Paolo, barbier et chirurgien. A sept ans, apprenti dans l’atelier de Ghiberti. Vers 1425‑30, il vit à Venise et y travaille comme mosaïste dans la basilique Saint‑Marc. Revenu à Florence, il y reste jusqu’à sa mort, hors une brève parenthèse à Urbino. Son art ne se conforme pas aux principes d’espace et de forme de la Renaissance, mais se base sur une conception de l’espace irrationnelle, fragmentaire et fantaisiste. Le manque d’une unité de la perspective et sa conception naturaliste, dans le style du bas gothique, l’ont conduit, selon Vasari, “à peindre à son gré les champs en bleu, les villes en rouge et les édifices dans les couleurs les plus variées”. En résulte une peinture extrêmement poétique, un style très raffiné.

 

Benozzo Gozzoli (v.1420-1498), le cortège des rois mages, Chapelle Médicis 

Lié d’abord avec le sculpteur Lorenzo Ghiberti, qui travaillait à la Porte du Paradis, Gozzoli doit surtout sa formation à Fra Angelico, dont il a été un des principaux collaborateurs. La chapelle du palais Médicis, construite par Michelozzo, a un plan rectangulaire et une petite abside carrée, flanquée d’élégants piliers cannelés surmontés de chapiteaux corinthiens dorés.

Le décor de Gozzoli, sous la forme du cortège des rois mages, renvoie à un événement essentiel de l’histoire de Florence (et des Médicis), le concile de 1439, constitué pour unifier les églises de Rome et de Byzance.

En 1430, Jean VIII Paléologue tente de se réconcilier avec l’occident pour refouler la marée ottomane. Il reprend l’idée de réunir les Eglises de Rome et de Byzance, se déclarant prêt à reconnaître la suprématie de l’Eglise catholique. Le pape Eugène IV convoque alors le Concile à Ferrare. Mais (on ne sait trop pourquoi) c’est à Florence, à Sainte Marie Nouvelle, qu’il se tiendra finalement en 1439. Avec les personnages les plus importants de la chrétienté: l’empereur de Byzance Jean VIII paléologue, le patriarche Joseph de Constantinople, les princes des dynasties européennes, les familles régnantes d’Italie (les Sforza, les Malatesta, les Gonzaque, les Médicis), l’église de Rome (le pape Eugène IV, ses évêques, ses cardinaux)..

détails du paysage

Le cortège se dénoue à travers un paysage tantôt naturel et tantôt fantaisiste, composé de roches nues, de bois touffus, de champs cultivés, de jardins en fleurs. La cavalcade arrive des montagnes et se concentre sur un groupe comprenant les principaux membres de la famille Médicis, des amis et des clients, et Benozzo lui‑même, qui a écrit son nom sur son bonnet rouge, entre deux byzantins barbus. La barbe et les vêtements extravagants sont le signe distinctif des orientaux, car Florence garda pendant tout le XVe siècle l’habitude républicaine des visages glabres. 

 

Maître Francke, Femmes de la crucifixion

Partie centrale d’un retable peint en 1424 pour Saint-Jean de Hambourg (9 parties conservées). Le panneau central représentait une crucifixion, dont ce groupe de femmes avec saint Jean. Le naturalisme des fleurs et herbes au sol contraste avec le ruissellement stylisé et raffiné des amples vêtements . Les figures sont sans pesanteur, saint Jean comme suspendu dans l’espace. Un jeu de lignes entrelacées parcourt le groupe, clairement visible dans les 10 mains des personnages qui forment une trame en filigrane.

Maître Francke, d’une famille originaire de Gueldre établie à Hambourg, entra au couvent dominicain de Saint-Jean d’où provient le retable.

 

Retable d’Utrecht (Rhénanie)

Intérieur du volet gauche. Au retable ont travaillé 2 maîtres différents appartenant à la période stylistique des environs de 1400. Lignes élancées et délicatesse du coloris. Notons saint Joseph représenté dans une activité domestique: représentation caractéristique des environs de 1400, où le peuple aimait et aussi se moquait du père nourricier Joseph, figuré le plus souvent en vieillard, quand il attise le feu pour la préparation du repas de Jésus, comme ici, par exemple.

 

Le diptyque Wilton : Richard II d’Angleterre avec ses saints patrons

Maître inconnu français (ou italien ou anglais…), entre 1395 et 1399.

Ce diptyque est ainsi nommé d’après la maison dans laquelle il a été préservé. A peine plus grand que les manuscrits enluminés auxquels il ressemble, ce petit retable qui a conservé l’intégrité de son cadre et dont les volets se rabattent, permettant un transport facile, a vraisemblablement été commandé par le roi Richard II d’Angleterre pour ses dévotions personnelles.

Sur le volet gauche le roi est représenté à genoux, en présence de trois saints ayant une signification particulière pour lui – Le roi et martyre Edmond, le roi Edouard le confesseur, et Jean Baptiste. Edmond tient à la main une des flèches danoises qui le transpercèrent en 869. Edouard le Confesseur, sur le tombeau duquel Richard venait prier en l’abbaye de Westminster en temps de crise, tient à la main un anneau rappelant celui qu’il donna un jour, selon la légende, à un pauvre pèlerin qui s’avéra être saint Jean L’Evangéliste. Richard était né un 6 janvier, jour anniversaire du baptême du Christ, d’où la présence ici de saint Jean-Baptiste, son saint patron qui lui touche l’épaule. Une forêt terrestre sert de décor à la scène de gauche alors que la scène de droite a lieu dans un jardin céleste en fleurs.

Nous ne connaissons pas l’identité ni même la nationalité de l’artiste. Le procédé a tempera utilisé laisse à penser qu’il s’agit d’une œuvre d’art italienne. Par son style, s’apparente plus précisément à l’art siennois. Le fond blanc à la craie et le support en chêne sont en revanche caractéristiques des peintures du Nord. Aucune œuvre vraiment comparable ne subsiste en Angleterre, en France ou même ailleurs en Europe.

L’un des aspects les plus énigmatiques du retable, la bannière, a été récemment clarifié. La bannière a une double signification : elle fait référence à l’espoir de résurrection, mais représente aussi le royaume d’Angleterre, sur lequel règne Richard, roi détenant ses pouvoirs de la vierge

Le cerf blanc, qui fut l’emblème personnel de Richard II à partir de 1390, apparaît sur la robe du monarque sous forme de broderie, sur la broche en or et émail qu’il porte épinglé sur la poitrine mais aussi à l’extérieur du diptyque. L’insigne de cerf blanc est aussi porté par chacun des onze anges, qui deviennent ainsi des serviteurs royaux. Le genêt est une autre référence héraldique : la planta genista, bien qu’étant l’un des emblèmes de la famille de Richard II (celle des Plantagenêt), fit à l’origine partie des armes du roi de France, dont Richard épousa la fille en 1396, après le décès d’Anne. Le roi et les anges portent des colliers de genêt tandis que les motifs de la robe royale sont constitués de couronnes de cette plante encerclant des cerfs.

Sommet du Gothique International, le tableau vaut moins par l’expression des visages que par le raffinement de la technique. Presque tout l’or, y compris celui qui a servi au modelé de la robe de l’enfant jésus, a été travaillé par minuscules touches.

Les couronnes de roses qui coiffent les anges et les fleurs du jardin céleste ne sont que quelques consolations que le roi pouvait trouver dans cette œuvre lorsqu’il priait, à l’abri du mécontentement du peuple et des conspirations seigneuriales qui mirent fin à son règne en 1399 et lui coûtèrent la vie en 1400.

 

Lluis Borrassa, Dominique sauve des naufragés du Rhône

Partie d’un retable peint pour le couvent de Sainte-Claire à Vich en 1414-1415. Borrassa, issu d’une famille de peintres de Gérone, est le représentant d’une peinture catalane spécifique à Gérone et Barcelone, sous influence siennoise. Dans la péninsule ibérique, les influences viennent de France et de Bourgogne, d’Italie et d’Allemagne: les Pyrénées ne sont pas alors une frontière politique, la Catalogne comprenant le Roussillon et la Navarre le Pays Basque. De ce fait, les contacts sont fréquents et étroits.

 

Tapisserie d’Arras, Scène d’amour courtois (L’Offrande du coeur), Début du xv’ siècle) Paris. Musée de Cluny. Laine

La scène évoquée sur cette tapisserie nous introduit en plein dans la vie de la cour et dans son étiquette de l’amour. Nous connaissons avant tout par les oeuvres littéraires les usages et coutumes qui jalonnent alors l’existence d’un jeune aristocrate. Toute la diversité de la mythologie très personnelle du Roman de la Rose que nous n’arrivons plus à comprendre aujourd’hui est une véritable stylisation de l’amour.

Le raffinement extrême de cette forme toute poétique de galanterie courtoise qui, ne voulant point se borner aux paroles, recourait volontiers à l’action et aux gestes, se traduit ici par l’offrande symbolique du coeur. Par leur élégance somptueuse, les vêtements des personnages correspondent au caractère courtois et raffiné du sujet. Attributs de la chasse, le faucon et le chien de la dame en soulignent la noble provenance. Le faucon par ailleurs n’est pas seulement animal de chasse mais aussi symbole amoureux.

La tapisserie appartient à un petit groupe d’oeuvres de la manufacture d’Arras qui s’est conservé. L’impression suscitée par l’aspect irréel du paysage composé de touffes de feuilles et d’arbres aux troncs noueux entourés d’obscurité est des plus caractéristiques. Les figures s’insèrent dans cet ensemble sans y trouver nulle base concrète. Sol et forêt se confondent en un décor continu dont l’effet est mis en valeur par les couronnes d’arbres évasées, en forme d’étoile.

 

Repas de noces, manuscrit commencé pour Philippe le Bon et terminé pour Charles le Téméraire, XVe

Roman de chevalerie composé au XVe pour le duc de Bourgogne, qui est une suite d’aventures romanesques et plus ou moins vraisemblables que la bonne société goûtait fort.

Il s’agit de l’union d’un grand seigneur, Artus d’Algarbe, avec la fille du roi de Castille, et la scène se passe dans la grande salle d’un château bourguignon. Des musiciens annoncent de leurs trompettes l’arrivée de la viande, qu’apporte le cortège de valets (des petits pâtés d’oiseaux). Près du dressoir, le maître d’hôtel. Devant les convives, un couteau et une tranche de pain, le “tranchoir” (on mange avec les doigts et s’essuie à la nappe).

 

Livre de la chasse de Gaston Phébus

(Commencé le 1r mai 1384) Paris. Bibliothèque Nationale. Parchemin

En plein Moyen Age déjà, la chasse, occupation conforme au rang des chevaliers et des aristocrates, a été souvent décrite dans des traités scientifiques. Dès le XIVe siècle ce genre de livres était très recherché, surtout en France, où des exemplaires enluminés étaient fort appréciés par les collectionneurs. Il s’agit ici du Livre de la chasse du comte Gaston de Foix, surnommé Gaston Phébus, datant de 1384 et dont on connaît plus de 37 manuscrits conservés. Dans celui‑ci se trouvent 87 miniatures dont chacune représente une manière différente de chasser, ici une chasse au chevreuil. Trois chasseurs vêtus de vert pour se confondre avec le feuillage le poursuivent, cor au cou, épée au côté, couteau à la ceinture. A la main ils tiennent l’estortoire, bâton destiné à écarter les branches. Les valets vont à pied, tenant en laisse deux espèces de chiens, des lévriers et des chiens courants. L’auteur? Probablement le maître dit de Bedford d’après le bréviaire de Jean de Lancastre, duc de Bedford et régent de France ‑ ou son atelier. Mais les enluminures ne datent que de 1425 environ, c’est‑à‑dire près de quarante ans après que le Livre de la chasse ait vu le jour. On ne sait pas à qui il avait, à l’origine, été destiné.

 

Roman de la rose

La miniature, postérieure de plus de deux siècles au Roman, met en scène les éléments d’un jardin déjà très évolué qui rappelle le gothique international. Les treillages où grimpent les roses, les buissons bien taillés, les banquettes de gazon fleuri et surtout la fontaine jaillissante appartiennent au XVe siècle finissant. Le peintre flamand ordonne d’ailleurs l’espace selon des règles perspectives déjà très élaborées, même s’il conserve le déroulement narratif à l’intérieur d’une même image. La miniature et le texte où le poète se complaît à décrire la beauté de Oyseuse “(…) Cheveux or blons cum uns bacins / La char plus tendre qu’uns porcins / Front reluisant, sorcis votis (…)” s’inscrivent à l’intérieur d’une très belle bordure. Des rinceaux, rehaussés d’or, s’ornent d’oeillets, de lys, de violettes, d’églantiers ainsi que d’oiseaux et d’escargots. Il faut rappeler ici la riche symbolique florale du Moyen Age, dont devait hériter en partie la Renaissance Il s’établit ainsi une sorte de jeu de renvois allégoriques et savants entre le texte, l’image principale et l’encadrement décoratif.

 

Les très riches heures du duc de Berry (Château de Chantilly)

Le Duc de Berry commande en 1410 ce Manuscrit., commencé par Pol Malouel appelé Pol de Limbourg, du nom de son lieu de naissance, interrompu en 1416 sur les ordres de Charles 1er Duc de Savoie, repris et terminé en 1485 par Jean Colombe

Janvier. ‑ Le Duc de Berry à table. .

Février. ‑ Village sous la neige.

Mars. ‑ Le château de Lusignan.

Avril. ‑ Le château de Dourdan.

Mai. ‑ Tours et remparts de Riom.

Juin. ‑ Paris, Palais, Sainte‑Chapelle.

Juillet. ‑ Le château de Poitiers.

Août. ‑ Le château d’Etampes.

Septembre. ‑ Le château de Saumur.

Octobre. ‑ Le Louvre de Charles V.

Novembre. ‑ La glandée.

Décembre. ‑ Le château de Vincennes.

 

Retable de Thouzon, Saint Sébastien (1410-15, école d’Avignon)

Technique et couleurs siennoises, traduction en idiome local de la manière italienne.

 

Masolino et Masaccio, Adam et Eve, Chapelle Brancacci.

L’un reste “gothique”, l’autre innove d’une manière saisissante.

 

XVe XVIe QUATTROCENTO ET RENAISSANCE

Au même moment, des nouveautés se préparent dans chaque aire artistique de manière différente. En Italie se mettent au point, sous l’influence toujours présente de l’antique, et avec la philosophie néoplatonicienne, une nouvelle vision du monde et de l’expression religieuse. S’invente la perspective, se développe la peinture civile sous l’égide de mécènes éclairés. Dans les Flandres se prépare la révolution vaneyckienne, avec la mise au point du procédé de la peinture à l’huile, mais surtout, la rupture avec le gothique, moins fracassante qu’en Italie, se fait à travers une observation minutieuse des choses de ce monde et la découverte d’une autre forme de mise en espace. La France, au carrefour d’influences, recueille les leçons de l’une comme de l’autre, et confie pour l’essentiel à des artistes flamands ou italiens le soin de créer un style que l’on dira “national”.

Botticelli, Le printemps

Hugo van der Goes, l’adoration des bergers

Van Eyck, retable de l’agneau mystique

 

Puis c’est l’époque des “génies”: Léonard de Vinci, et surtout Raphaël et Michel Ange, qui, appelés par le pape à Rome, y dominent la scène artistique. C’est de leur “imitation” que procédera, après la chute de Rome, le maniérisme.

Raphaël, La vierge au chardonneret

Michel Ange, mur du fond de la Sixtine (jugement dernier)

 

ECHANGES ET COLLABORATIONS.

Ce qui a fait l’unité de l’Europe humaniste, c’est d’abord l’usage du latin, qui permettait à un homme cultivé d’être compris partout, du moins par ses pairs. Les gens de ce temps entreprennent des voyages qui nous semblent incroyables, quand nous réfléchissons aux conditions matérielles où ils s’accomplissent. Les souverains utilisaient volontiers en qualité d’ambassadeurs des hommes d’Eglise qui étaient souvent des lettrés. La culture a incroyablement profité de ces échanges. On aurait tort toutefois de croire que les voyages étaient réservés aux seigneurs et à leurs porte-parole. Erasme, échappé plus ou moins régulièrement de son couvent hollandais, séjourna à Paris, fit cinq fois la traversée vers l’Angleterre, passa trois ans en Italie, s’installa à Bâle et à Fribourg. Lorsqu’un de ses nombreux imprimeurs, à Paris, à Louvain, à Venise, à Bâle, avait un de ses livres sur le métier, il allait sur place surveiller l’impression.

Les institutions, les entreprises, les réformes, les découvertes de cette époque résultent de collaborations qui ne tiennent aucun compte des frontières. Budé pense à un Collège Trilingue depuis 1515 et en fait le plan dans sa tête. François Ier le réalise en 1530 et ouvre le Collège de France avec, dès le début, deux chaires de grec, deux d’hébreu, deux de mathématiques. Le premier professeur de latin est un « Trévire », Barthélemy Steinmetz dit Latomus, d’Arlon. II eut pour auditeurs, entre autres, Rabelais, Marot, Calvin, Ignace de Loyola, le cardinal du Bellay, Marguerite de Navarre.

Louvain eut avant Paris son Collège Trilingue né un peu prématurément et promis à une moindre fortune. II résulta des conseils d’Erasme  qui avait renoncé à savoir bien l’hébreu et qui désirait voir accorder aux autres les facilités dont lui-même avait manqué  et de la générosité de Jérôme Busleiden (14701517).

LE LIVRE.

L’imprimerie fut inventée au moment où, de tous côtés, l’on cherchait à se procurer des manuscrits. Les premiers imprimés furent aussitôt vendus, provoquant une accélération de la demande. Les éditions s’écoulaient en quelques semaines. Les imprimeurs se disputaient les manuscrits et, pour satisfaire leurs acheteurs, se livraient à une véritable piraterie. Dès qu’un ouvrage avait paru et se trouvait accueilli avec succès, il était aussitôt réimprimé à Bâle, à Strasbourg, à Cologne, à Paris, à Louvain, à Venise, sans que le premier éditeur et l’auteur eussent seulement le droit de se plaindre.

L’illustration gravée joua bientôt un rôle capital dans l’industrie du livre. Botticelli dessina pour la Divine Comédie des illustrations qui furent gravées d’après les originaux pour

orner une édition florentine de 1481. Les cartes de la Cosmographie de Ptolémée imprimée en Allemagne sont gravées sur bois; celles de l’édition italienne sont gravées sur

cuivre. Certains des bois de la Stultifera Navis de Sébastien Brant  cette Nef des fous qui

est peut-être une source de l’Eloge de la folie , imprimée à Bâle en 1497, ont pu être attribués

à Durer. Le Songe de Poliphile, imprimé par Alde Manuce à Venise en 1499, contient 171 gravures sur bois, longtemps attribuées à Giovanni Bellini, sans doute du peintre padouan Benedetto Bordone. L’édition française sera illustrée de bois de Jean Goujon.

CONNAISSANCES NOUVELLES.

– Avec les découvertes de Colomb, les limites du monde se relativisent

– Avec Copernic, puis Kepler et Galilée, c’est l’image de l’univers qui se transforme.

– La géographie se constitue en science, sous ses deux aspects scientifique et descriptif. S’ensuit un intérêt nouveau pour le paysage et ce qui le constitue: s’explore le domaine terrestre.

– Parallèlement, c’est vers le fonctionnement du corps humain que se porte l’intérêt. L’anatomie intéresse les artistes comme la médecine.

DE L’EUROPE HUMANISTE AUX PATRIES..

Les langues modernes ont créé des liens entre des hommes de même pays quelle que fût leur culture ; elles ont rompu les liens qui, autrefois, unissaient des hommes de pays différents mais de culture identique. Elles se sont développées en même temps que se marquaient des divergences religieuses qui, confirmées par l’absolutisme des souverains, élevaient d’autres barrières, lesquelles coïncidaient souvent avec les frontières linguistiques. Le royaume d’Elisabeth, tout protestant et tout anglais, préfigure celui de Louis XIV, purement français et catholique  au prix du reste d’une intolérance identique.

 

MANIERISME

CONTEXTE HISTORIQUE:

Divisée politiquement, déchirée par les rivalités des princes entre eux, des princes et de l’Eglise, envahie par les troupes étrangères, l’Italie n’en connaît pas moins un brillant essor culturel. Rome, depuis les pontificats de Jules 11(15031513) et de Léon X (15131517), joue le rôle le plus actif. Son élan va se trouver cependant brisé spirituellement d’abord par la mort de Raphaël (1520) qui clôt la période la plus heureuse et la plus équilibrée de la Renaissance classique, puis par le sac de Rome par les armées impériales en 1527. La fin du siècle sera marquée par un problème grave, celui de la Réforme, auquel le Saint-Siège ripostera, avec retard, par l’ouverture, en 1545, du Concile de Trente.

– Si l’on excepte Venise, tournée vers le commerce oriental et dont l’histoire ne subit pas de secousses notables, toutes les villes d’Italie connaissent le tourment des périodes incertaines: incertitude politique due aux rivalités seigneuriales qui mettent les villes à la merci des armées mercenaires entretenues par les grands Etats; incertitude économique due au développement du grand commerce qui favorise la spéculation et la concentration des capitaux; incertitude morale et religieuse surtout causée par les rapides progrès des sciences, par les découvertes, qui provoquent une crise de la scolastique.

– La présence en France d’une monarchie absolue qui tient en échec la puissance des seigneurs favorise la concentration de la vie artistique à la cour royale: Fontainebleau devient le creuset où se mélangent les enseignements venus d’Italie et les forces les plus vivaces de l’art français. Les règnes de François 1er et de Henri II voient l’apogée de la Renaissance française et le triomphe de ce maniérisme qui est l’expression du temps. Le goût du faste, des fêtes, reflète la puissance royale, que les guerres incessantes contre la Maison d’Autriche ne réussissent pas à entamer. Après la mort de Henri II (1559), cette puissance décline. La seconde partie du siècle voit l’appauvrissement du pays ruiné par les guerres de religion, la noblesse elle-même divisée par des luttes fratricides.

– Berceau de la Réforme, l’Allemagne offre un terrain peu favorable aux innovations artistiques venues d’Italie. C’est dans l’exaspération de la sensibilité religieuse que se traduit le malaise des temps. Celui-ci trouve un écho dans le maniérisme “gothique”. Le désir violent de trouver un dieu humain, fraternel, la crainte de la mort, enfin et surtout les abus de Rome expliquent en partie le succès des doctrines qui offrent à tous la Bible et 1’Evangile. La pensée de Luther reflète son aspiration vers une inaccessible perfection. L’affrontement avec Rome se produit en 1517, à propos de l’affaire des indulgences et la rupture est consommée en 1521 par l’excommunication de Luther. Dès lors la Réforme s’étend rapidement: en Allemagne même elle recrute des adeptes dans toutes les classes mais particulièrement chez les petites gens, victimes de l’évolution capitaliste. Elle enflamme les paysans qui se révoltent en 1524. A l’étranger, l’extension du luthéranisme est rapide: les Pays-Bas, la Suède, le Danemark deviennent luthériens. La France subit plus fortement l’influence de Calvin qui, professeur à Genève (1541 à 1564), forme les futurs pasteurs. L’Angleterre fait sa propre réforme (1533). Le maniérisme n’y éveillera que des échos littéraires, dans le théâtre et la poésie élisabéthains. C’est d’Allemagne et de Genève que part ce profond renouvellement spirituel qui plongera l’Europe entière dans une crise morale et religieuse et mettra un terme à la renaissance classique.

– Face aux doctrines nouvelles, l’Espagne devient au XVIesiècle le foyer de la renaissance religieuse catholique. Le besoin d’oraison, la recherche d’une méthode de prière caractérisent les “Exercices Spirituels” de saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Les Jésuites seront l’arme la plus efficace de I’Eglise contre les progrès du protestantisme. L’Inquisition, instituée officiellement en Espagne, extirpe par la terreur tous les germes de pensée réformée. Les arts plastiques restent tributaires des goûts des monarques: Charles Quint, grand collectionneur d’art italien, ne favorise pas le développement d’une école nationale. Ce n’est qu’à la fin du siècle que le Greco saura traduire en peinture les visions tourmentées des grands mystiques espagnols.

L’ESPRIT MANIERISTE:

moins qu’une école au sens strict, tout au plus peut-on l’assimiler à un style. Cependant le maniérisme n’est pas seulement une forme artistique, mais également un mode de penser, de sentir, de voir, d’agir.

– Le maniérisme contient d’abord un besoin de mouvement et d’émotion, reflet de la complexité d’un monde moral tourmenté. Le mouvement s’insinue dans les schémas classiques comme une sorte de ferment: il les complique sans raison apparente, remplace l’ordre et la stabilité par de savantes subtilités. Une fantaisie allant parfois jusqu’à l’extravagance est le résultat de cette prolifération qui égare les sens et l’intellect.

– Art imaginatif et sensuel, le maniérisme cherche pourtant sa propre règle. Il est anticlassique mais il a la nostalgie du classicisme. Le passage de la Renaissance classique au maniérisme s’opère en Italie sans rupture apparente. Il est le plus souvent l’oeuvre de ceux-là même qui croient continuer la tradition. L’admiration est strictement limitée aux génies de la période classique; leurs créations servent d’exemples, on les utilise comme des répertoires tout prêts. Mais la transmission des formes les vide de leur contenu. Aussi n’est-ce pas l’originalité de l’invention, mais l’ingéniosité de l’interprétation qui caractérise le maniérisme.

– L’art maniériste est un refuge contre la réalité. Entre celle-ci et le spectateur, il interpose toutes sortes de conventions, de fictions. La peinture, les arts décoratifs, la poésie, le théâtre observent fidèlement le code de l’allégorie. Seuls les esprits cultivés, voire même les initiés, peuvent en comprendre le sens. Encore faut-il démêler l’enchevêtrement des formes, des intrigues pour pénétrer une oeuvre maniériste. On comprend pourquoi l’art maniériste s’est développé surtout dans les cours, c’est-à-dire dans des sociétés fermées : il est, par définition, destiné à un petit nombre. Son caractère aristocratique en fait également un art qui ne peut se passer du luxe. Luxe des matières d’abord: c’est la vogue des pierreries, des marbres, des soies. Les plus petits objets quotidiens sont des objets de prix, ils doivent procurer un sentiment de jouissance esthétique raffinée.

– Pourtant tout n’est pas que futilité et jouissance au siècle du maniérisme. Le désir de luxe n’a d’égal que l’avidité de l’esprit à tout connaître, à tout posséder. Les créations de la nature comme celles de la science sont objets de collection: armes, horloges, automates y voisinent avec les “curiosités” naturelles, coquillages ou pierreries. La nature entre dans l’art par le moulage (Bernard Palissy), l’art donne un aspect somptueux et décoratif aux instruments scientifiques. Le goût de l’objet rare va parfois jusqu’à la recherche de l’insolite, de la monstruosité naturelle ou imaginaire.

Jules Romain, Cérès

Le Rosso, Moïse sauvant les filles de Jethro

Le premier suit Raphaël, le deuxième Michel Ange

 

La comparaison entre les deux portraits suivants permet de mesurer la différence de style qui s’opère en peu de temps entre une vision classique et humaniste et les bouleversements maniéristes:

Quentin Metsys (1465-1530), Portrait d’Erasme (1517)

Bronzino (1503-1572), portrait de Bartolomeo Panciatichi (1540)

 

Après le sac de Rome, les artistes fuient vers d’autres villes d’Italie.

Andrea del Sarto, Pieta, 1519

Pontormo, Pieta (1526-27)

Parmesan, la vierge au long cou (1534-1540)

Parmesan, autoportrait au miroir convexe, 1524

Domenico Beccafumi, Annonciation, vers 1545

Lorenzo Lotto, Annonciation

 

En France, ce sont des artistes italiens, appelés par François 1r, qui créeront l’école de Fontainebleau, évidemment marquée par le maniérisme.

Le Rosso, Galerie François 1r, la mort d’Adonis

Primatice, Ulysse et Pénélope

Niccolo dell Abbate, enlèvement de Proserpine

Antoine Caron, les massacres du triumvirat

Sabina Poppea

Gabrielle d’Estrées et sa sœur 

 

La maniérisme essaime partout en Europe: en Allemagne, à Prague, dans les Flandres,… sous les influences distinctes ou conjointes de l’Italie et de la France

Baldung-Grien (1484-1545), La jeune fille et la mort (Allemagne)

Bartolomeus Spranger, Salmacis et Hermaphrodite, vers 1581, Prague

Hermaphrodite est fils d’Hermès et d’Aphrodite, et, comme il se doit, très beau (comme sa mère). Il voyage beaucoup (comme son père). Un jour, en Carie, il s’arrête au bord d’un lac, dont la nymphe, Salmacis, lui fait des avances (éhontées!). Il la repousse, et elle fait semblant de se résigner. Mais elle le guette, et dès qu’il se baigne, et donc pénètre dans son domaine, elle s’attache à lui et il ne parvient pas à s’en défaire. Elle demande aux dieux que leurs corps soient unis à jamais. C’est la naissance d’un être double, homme et femme.

Lambert Sustris (1515-1584), Vénus et l’amour (Hollande)

Cornelisz Van Haarlem, Le massacre des innocents, 1591 (Hollande)

Joachim Wtewael, Persée et Andromède, 1611 (Pays Bas) 

Le Greco, Espolio (Espagne)

Arcimboldo, l’été (Prague)

 

Mêmes principes et effets dans la sculpture

Benvenuto Cellini, Modèle pour le Persée

Giambologna, Fontaine de Vénus

 

XVIIe 

Y a-t-il un XVIIe siècle européen et peut-on parler à cette époque d’un milieu artistique commun à plusieurs pays? Bien plus qu’au Moyen Age ou qu’à la Renaissance, la peinture semble alors se différencier, se morceler en ce qu’il est convenu d’appeler les écoles nationales. Celles-ci ont des caractères profondément originaux: luminisme de la peinture espagnole, baroque flamand, classicisme français, réalisme hollandais, ce sont là des étiquettes commodes qui permettent de définir d’un mot des esthétiques opposées, voire même contradictoires. Elles sont le reflet d’un morcellement politique de l’Europe, de conditions économiques et sociales très variées, enfin de l’affrontement de deux religions: le catholicisme et le protestantisme.

Dans les pays où la puissance politique est aux mains des grandes dynasties l’Espagne, la France  et où triomphe le système de la monarchie absolue, le caractère national des écoles de peinture peut s’expliquer par le regroupement des artistes au service des maisons princières. En Hollande où la centralisation est moins forte car le pouvoir est détenu par la bourgeoisie commerçante, l’éveil du sentiment national joue un rôle semblable, donnant une forte unité à la production picturale.

Les oppositions religieuses contribuent à renforcer les caractères nationaux des écoles de peinture. Les pays catholiques atteints par le mouvement de la Contre-Réforme considèrent celle-ci comme un véritable instrument de lutte contre le protestantisme: la persuasion par l’image rivalise chez eux avec l’éloquence verbale. Les pays protestants rejettent l’iconographie traditionnelle; ils se tournent vers le réel, et contemplent leur propre image à travers leur art.

Pourtant, dans ce siècle où les contrastes sont si marqués, on trouve plusieurs facteurs d’unité. Les hommes qui exercent le mécénat  et qui se recrutent parmi les nobles, mais aussi parmi les bourgeois possèdent une culture commune. La peinture est pour eux un langage universel, leur goût ne connaît pas de frontières. Les collections qu’ils constituent  celle de Richelieu, celle de Jabach en sont des exemples prouvent l’étendue de leurs connaissances et l’éclectisme de leur choix. Pour satisfaire les demandes de ces collectionneurs, un véritable commerce d’art apparaît; les boutiques sont florissantes, les experts sont nombreux. Grâce aux comparaisons, aux échanges que ce commerce rend possible, grâce aussi aux voyages, l’artiste voit s’ouvrir devant lui différentes voies. Il peut choisir un style, trouver son propre mode d’expression. Il protège ses prérogatives en s’associant avec ses collègues, en fondant des Académies; il défend ses positions esthétiques et ose même entrer en conflit avec le public. Au moment même où la conscience moderne de l’artiste naît, le goût, ce facteur essentiel de l’histoire des arts, apparaît.

Un clivage s’effectue dans le domaine artistique entre les courants religieux, le catholicisme propageant un peu partout les modèles baroques inventés en Italie, le protestantisme se concentrant sur un art d’austérité et de concentration. Ce qui, parallèlement, circule, sous forme d’influence, ce sont les courants: Luminisme et réalisme, tous deux issus de Caravage; classicisme, toujours présent en Italie et adopté par la France, puis art national sous Louis XIV; baroque, né à Rome et réinterprété dans toute l’Europe catholique.

Caravage, Madone aux pèlerins

Le Nain, famille de paysans

De la Tour, le nouveau-né

Gérard Dou, Ecole de nuit

Poussin, Les bergers d’Arcadie

Rubens, Galerie Marie de Médicis, Le gouvernement de la Reine

 

Avec le prestige de Louis XIV, Versailles servira de modèle pour tous les palais européens.
Au XVIIIe siècle, Le Rococo, d’origine française, s’imposera également à l’Europe entière. Mais les consciences nationales, et surtout l’importance nouvelle de l’individu, conduisent à ce que les échanges ne soient plus de pensée mais seulement de style. Tandis que naît le commerce d’art sous sa forme moderne,

 

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