La Bourgogne, berceau de l’architecture Romane

« Un peu après l’an mil, il arriva que les Basiliques furent reconstruites dans presque tout l’univers, principalement en Italie ou en Gaule… On eut dit que le monde, secouant sa vieillesse, revêtait partout la blanche parure des églises. »

Cette phrase prend à Dijon un sens très particulier, parce que son auteur, Raoul Glaber, avait été moine à Saint-Bénigne et qu’il cite au premier rang des reconstructeurs l’abbé de ce monastère, Guillaume.

Toutes les conditions étaient réunies pour le développement d’un foyer d’art en Bourgogne.

Carrefour des routes, elle a connu depuis l’antiquité les migrations, et les influences les plus diverses s’y sont rencontrées.Province riche, elle verra ses grands abbés devenir, dès le milieu du Xle siècle, aussi puissants que la Papauté.

En cette époque où, après la « Grande Peur » de l’an mil, le monde occidental pousse un profond soupir de soulagement, où la foi est immense, où les pèlerinages fleurissent -et le plus important, celui de SaintJacques de Compostelle, il est symptomatique que saint Hugues, oncle par alliance du roi de Castille Alphonse VI, fasse recruter dans les abbayes dépendant de Cluny les moines de la péninsule ibérique.

C’est une véritable symbiose qui s’opère entre les royaumes chrétiens d’Espagne et les fiefs les plus puissants de France, symbiose dont la Bourgogne est l’origine. Et c’est sur son sot que se produiront deux faits d’importance : l’apogée, par Cluny,de l’Ordre Bénédictin, et la création de l’Ordre Cistercien.

 CARACTÉRISTIQUES DE L’ARCHITECTURE BOURGUIGNONNE

Si la survivance gallo-romaine se retrouve dans l’emploi fréquent de hauts pilastres cannelés, l’originalité s’affirme dans une recherche incessante de nouvelles formes de voûtement et dans d’immenses narthex.

Des leçons qu’elle a reçues, citons-en deux, et non des moindres : elle s’est trouvée en contact avec le grand art architectural septentrional (dont les vestiges subsistent surtout en Allemagne Occidentale) parti de grandes églises à tribunes et éclairage direct, donc couvertes en charpente.

Elle a d’autre part reçu le premier art roman, élaboré en Lombardie et devenu celui de tout le pourtour de la Méditerranée, fait, à l’opposé de l’art othonien, de petites églises voûtées obscures.

Et c’est justement la rencontre de toutes les influences subies, alliée à un goût de l’expérience, de la grandeur et de la richesse, typiquement bourguignon, qui donne naissance à une architecture qui n’est, certes, pas née entièrement sur son sol, mais est devenue vraiment la sienne propre.

Elle cherche à éclairer ses nefs, mais ne renonce pas pour autant à les voûter. Impatiente de la formule romane, elle tend à anticiper sur les solutions gothiques. Aussi élève-t-elle avec une grande hardiesse -permise d’ailleurs par les bons matériaux de ses carrières -des voûtes immenses, ménageant au-dessus des bas-côtés des baies généralement nombreuses.

Hardiesse telle, que la voûte de Cluny, effondrée en 1125, dût être rapidement reconstruite, et que celles de Vézelay et de Beaune ne furent maintenues en place que par l’artifice de tirants de fer et d’arcs-boutants.

 DES DÉBUTS REMARQUABLES

Le Xle siècle est déjà fécond en entreprises considérables, dont Saint-Bénigne de Dijon et l’abbaye de Tournus sont les témoins.

 Un plan nouveau

Si de Saint-Bénigne il ne nous reste que la crypte construite en petit appareil de pierres plates et ornée d’arcatures du premier art roman, son plan qui nous a été conservé par « l’Histoire de la Bourgogne» de Dom Plancher, était un extraordinaire exemple du goût de l’expérience Bourguignon.

Élevée par Guillaume de Volpiano, abbé de Saint-Bénigne, de 1001 à 1017, c’était une immense église (5 nefs) terminée par un choeur à abside; cette abside communiquait avec une grande rotonde à 3 étages, à l’imitation du Saint-Sépulcre, composée de deux anneaux circulaires voûtés, elle-même continuée d’une autre abside. D’énormes piliers couvrent 1/7e de la surface de l’église, des chapiteaux singuliers et disparates y font un étrange décor.

 Saint-Philibert de Tournus

A Tournus, ravagée par les Magyars vers 930, des moines venus de Noirmoutier et transportant les précieuses reliques de saint Philibert décident de s’installer et le prieur Étienne fait élever une église dont il ne reste aujourd’hui que la crypte, narthex et chevet datant sans doute de l’abbé Bernier et de Saint-Ardain. Église fortifiée remarquable tant par l’étagement de ses masses extérieures que par sa disposition intérieure où se trouvent réunis tous les types de voûtement, outre quelques tendances régionalistes chevet à déambulatoire ouvrant sur trois chapelles carrées de 979, immense narthex de trois travées à deux étages voûtés, prototype des narthex bourguignons. Une de ses plus grandes originalités est l’emploi dans la nef de berceaux transversaux, technique ingénieuse qui résout tous les problèmes d’équilibre, et pourtant n’a été que peu suivie. Pour quelles raisons ? Peut-être d’acoustique, la musique tenant grande place dans a liturgie de l’époque. Peut-être aussi parce qu’elle a le défaut, comparée au berceau longitudinal, de contrarier la perspective de la nef.

LA GRANDE BOURGOGNE ROMANE

Elle se divise en deux grands groupes dont l’un a pour type Cluny, l’autre Vézelay.

Dans celui-ci se rangeait l’église disparue de Saint-Martin d’Autun, d’où l’expression quelquefois employée, et combien controversée, d’églises « martiniennes ».

Cluny ou l’intellectualisme

La grande église de Cluny Ill, construite par saint Hugues de 1089 à 1135 et terminée en 1220 par un magnifique narthex, était, avant Saint-Pierre de Rome, le plus grand édifice de la chrétienté : mesurant 171 mètres de long, il se composait d’un vaste narthex à trois nefs, d’un vaisseau à cinq, de deux transepts, tous deux avec chapelles orientées ; sept tours, dont quatre clochers et les deux barrabans de la façade, rappelaient la proximité de la grande architecture othonienne.

Détruite par des spéculateurs bien après la tourmente révolutionnaire, ses dispositions principales se retrouvent au prieuré de Paray-le-Monial voûte en berceau brisé sur la nef, voûtes d’arêtes sur les bas-côtés, coupole sur trompes à la croisée du transept, abside à déambulatoire ouvrant sur des absidioles hémicirculaires, élévation à trois étages (grandes arcades, triforium, fenêtres hautes éclairant la nef).

A Cluny même, de rares vestiges, mais qui, selon le mot d’Emile Mâle, ont la grandeur des ruines romaines.

Quant aux quelques épaves de sculptures du musée de Cluny, elles témoignent d’une telle originalité que l’on a voulu les voir postérieures à la construction de l’abbaye. Pourquoi ? Cluny est de fait, au point de vue intellectuel, un foyer d’avantgarde. N’oublions pas que c’est là qu’est venu mourir le philosophe Abélard qui apparaît comme un personnage étonnant en cette période d’ Obscurantisme ». Et le fait même que, persécuté, il ait trouvé asile auprès de Pierre le Vénérable alors abbé, prouve bien la largeur d’esprit de Cluny.

 A Vézelay, Dieu s’humanise

Vézelay est autre. Comme Cluny, elle manifeste une tendance à amplifier les volumes intérieurs, à ouvrir les murs, à s’alléger et s’aérer. Mais l’aspect intérieur est plus sévère.

Contrairement à l’idéal clunisien qui voulait une forme de couvrement assurant le déroulement continu de l’espace, les voûtes d’arêtes de Vézelay le divisent d’une façon encore accentuée par les énormes doubleaux en plein cintre formés d’un assemblage de claveaux de couleurs alternées. -Il est probable que cette alternance est d’origine arabe ou orientale, mais elle a pu être suggérée par une pratique carolingienne et par l’exemple de Tournus. Dans cette simplicité, cette sévérité, une sculpture admirable qui mérite, avec celle de Cluny, une étude plus approfondie.

Dans les envols de jupe chers aux Bourguignons, des personnages aux allures de danseuses khmères viennent de tous les coins du monde saluer un Dieu encore majestueux, mais qui n’a plus la grandeur terrible des Christs languedociens. De ses églises, la Bourgogne se penche sur les problèmes de l’humanité.

L’Ordre Cistercien

Pour rompre avec la magnificence déployée dans les monastères bénédictins, Robert de Molesmes crée le « Novum Monastérium » de Cîteaux, qui représente un retour à la pureté originelle de la Règle de saint Benoît : pauvreté, pénitence, solitude.

Son essor, l’ordre le connaîtra à Clairvaux, avec saint Bernard dont la personnalité, l’ascendant vont marquer le monde entier.

Le type « bernardin », nous le trouvons à Fontenay. Ses caractères : dépouillement, simplicité. Le plan est celui de la croix latine, à chevet plat, les bras du transept ouvrant sur quatre chapelles carrées. Plus de clocher, mais un campanile à deux arcades sur le pignon du croisillon sud. L’intérieur est d’une extrême sobriété, mais aussi d’une grande beauté de proportions. « L’architecture suffit, si elle est belle ». L’humilité cistercienne, jamais mesquine, a rayonné dans toute la chrétienté, et selon Louis Bréhier, “le type de Fontenay a été reproduit à satiété » et d’ailleurs souvent adopté par d’autres ordres.

 

Ainsi, par Cluny, par Citeaux, cette Bourgogne multiple a régné non seulement sur la Franche-Comté, mais sur le Nivernais, le Lyonnais, presque toute la Champagne.

A Saint-Étienne de Nevers, avec des maîtres auvergnats, à la Charité-sur-Loire qui reproduisait le plan à cinq nefs de Cluny, à Langres, Lyon, Vienne, qui imitaient Autun, aux porches de Saint-Benoît-sur-Loire, d’Ebreuil, de Châtel-Montagne qui s’inspiraient de Charlieu, en Bourbonnais, où la basilique de Saint-Menoux, avec son narthex clos et son choeur à pilastres, est entièrement bourguignonne, à Souvigny où elle rencontrait encore l’Auvergne, partout son influence se fait sentir et même l’étranger (Suisse, Espagne, Italie) la prend pour modèle.

 

Jamais peut-être école d’architecture ne répandit autour d’elle un tel rayonnement.

 

En outre, par l’ampleur des formes et la recherche constante de l’éclairement, par l’usage de l’arc et du cintre brisés, elle se trouva toute prête à accueillir le gothique.

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