Michel-Ange et Le Bernin

MICHEL-ANGE  LE BERNIN

 

LA SCULPTURE, ROLE, FORMES ET PLACE

 

1- Définition technique:

– Au sens strict et étymologique (sculpto = tailler), taille d’un bloc de matière solide.

– Au sens large, réalisation d’oeuvres tridimensionnelles quel que soit le matériau utilisé (taille, modelage, moulage, assemblages,…)

2- Esthétique:

– art de la vue qui engendre aussi des sensations tactiles et kinesthésiques.

– art de la pesanteur et de l’équilibre

– art de la lumière: le peintre choisit son éclairage (unique), le sculpteur doit tous les prévoir.

3- Variétés: 

On sépare traditionnellement la statuaire (dite ronde-bosse) où l’oeuvre est séparée de son entourage et déployée dans tous les sens de l’espace, et le relief qui adhère à un fond et ne présente qu’une vue frontale. Le relief se décline en outre en plusieurs variétés: sculpture méplate (motifs peu saillants, avec une surface parallèle au fond), bas-relief (motifs peu saillants mais modelés), demi-relief (motifs à moitié dégagés du fond), haut-relief (motifs prsque ttalement gégagés).

 

RENAISSANCE ET BAROQUE

 

Michel-Ange : 1475/1564

Le Bernin : 1598/1680

Un siècle les sépare, siècle riche en évènements politiques et religieux, qui entraînent un changement de mentalité et des transformations artistiques.

1- Dates et évènements

– Début XVIe, la Renaissance est triomphante, appuyée sur la puissance papale et sur une foi religieuse sereine.

– En 1527, le sac de Rome par les troupes de Charles Quint met en cause la papauté, trouble les esprits, et ouvre une période artistique dite “maniériste”.

– La Réforme:

Naissance du protestantisme, réaction au lucre de l’église catholique (en particulier est contesté le système des “Indulgences”). D’abord en Allemagne avec Luther (1483/1546), moine Augustin, docteur en théologie. Très vite il déborde le cadre de l’Allemagne. En France, Calvin (1509-1564)  émigre à Genève en 1533. La Suisse et la France deviennent des bastions du protestantisme, qui rayonne en Pologne, en Bohême, en Angleterre.

Trois grandes familles: luthérienne, calviniste, anglicane, assorties de mouvements parallèles non institutionnels.

– Contre-Réforme:

Réaction à la Réforme de l’église catholique qui cherche à corriger les abus.

Etape essentielle: le concile de Trente, de 1545 à 1563.

 

2- Transformations artistiques

– La Renaissance s’était appuyée sur des certitudes: religieuses, philosophiques (néo-platonicisme), représentatives (naturalisme et anthropocentrisme)

– Après 1527, le Maniérisme, perdant ses certitudes religieuses et politiques, va se fonder sur la contradiction des formes renaissantes (tout en en imitant, paradoxalement, les grands maîtres, particulièrement Raphaël et Michel-Ange)

– Avec la Contre-Réforme, les valeurs artistiques (surtout dans l’architecture) fondent une nouvelle austérité.

– Autour de 1600, le Baroque débute à Rome. Il se circonscrit grossièrement entre 1620 et 1750.

Caractéristiques:

Dynamisme et changement, formes en permanente métamorphose.

Surcharge et lourdeur.

Goût pour le bizarre, le surprenant

Intérêt pour la nature (réalisme) mais aussi pour l’irréalisme imaginaire.

Importance des images, donc picturalité de toutes les représentations.

Art total spectaculaire.

Art extraverti, exhibitionniste, apologétique: esprit de propagande.

Art des grands: glorification des puissants, église et souverains.

Art surtout de l’architecture, avec soumission à celle-ci de la sculpture et de la peinture.

Premier style vraiment international, avec des formes originales suivant les régions.

 

3- Comparaison entre Michel-Ange et La Bernin à travers leurs deux David

NB: A peu près toutes les oeuvres citées peuvent être trouvées sur Internet à la Web Gallery of Art (http://www.wga.hu/index.html).

David, Michel-Ange (Plorence, Académie)

L’iconographie traditionnelle montrait David adolescent, vainqueur, la tête de Goliath à ses pieds. Michel-Ange renouvelle le thème en sculptant un homme, et avant l’action. Prouesse technique, car il utilise un bloc de marbre ébauché et abandonné par Agostino di Duccio, puis Rossellino, donc déja partiellement entamé.

– Références bibliques: le côté droit est tendu et concentré, le gauche plus libre et ouvert, allusion au psaume XV, 8: “le seigneur se tient à ta droite”.

– Références politiques: Florence alors consolide ses institutions, renforce ses défenses, Machiavel prône la conscription, exalte le patriotisme. La célébration humaniste du héros biblique rencontre celle, républicaine, du citoyen guerrier.

– Conception humaniste de l’homme maître de son destin (noter l’énergie manifestée dans la force des mains tendineuses et la sévérité du visage).

NB- La nudité est référence antique autant que biblique (David avait jeté l’armure et l’épée données par Saül pour combattre sans armes).

David, Le Bernin (Rome, Galerie Borghèse) 

Saisi en action, pieds écarté, corps en torsion. Espace dynamique, d’autant qu’à l’origine un socle très petit, sur lequel se crispait le pied, accentuait le mouvement par une impression de déséquilibre.Le regard, porté au-delà du spectateur, implique ce dernier dans l’action.

 

Donc: d’un côté, concentration des formes, de l’espace et de la pensée, tension contenue, de l’autre action, mouvement, expansion des formes dans l’espace.

 

MICHEL-ANGE

 

Cadet de 5 enfants, né le 6 mars 1475 à Caprese dans le Casentin, près de Florence. Son père est podestat pour le compte de la république florentine, sa famille est de petite noblesse.

Il a 6 ans quand il perd sa mère (1481)

– 1488- Entre dans l’atelier de Ghirlandajo avec un contrat de trois ans qu’il rompt un an après.

– 1489- Entre au “Casino Mediceo”, école de jeunes artistes formés sous la protection de Laurent de Médicis (Le Magnifique).

Accueilli comme un fils adptif par Laurent, il est logé dans son palais et y rencontre les humanistes Politien, Pic de la Mirandole, Marsile Ficin… Sa formation n’est donc pas seulement technique, mais intellectuelle: il est nourri par la réflexion philosophique humaniste de son temps.

La vierge à l’escalier: Il a quinze ans quand il la sculpte dans la technique du méplat. L’enfant inerte préfigure la mort, équivalence mystique du sommeil et de la mort, fréquente dans l’iconographie de la Vierge à l’enfant. Première utilisation d’un thème cher à Michel-Ange, la vierge sibylline au regard fixé sur l’avenir, prescience de la Passion. Inachèvement des putti du fond, qui annoncent le non finito dont usera toujours l’artiste, mettant ainsi en contraste les formes lisses et achevées et les formes granuleuses noyées dans la brume. L’escalier se réfère au thème de l’échelle, fréquent dans la littérature religieuse, en particulier néo-platonicienne, de l’époque. Les putti tiennent un drap qui évoque le linceul du Christ

Centaures et Lapithes: Selon la légende grecque, le centaures avaient fait irruption, aux noces de Pirithoos (ami de Thésée) et d’Hippodamie, et tenté d’enlever les femmes lapithes. Enchevêtrement dynamique qui efface l’espace au profit du mouvement des corps.

– 1492- Mort de Laurent le magnifique. Il en sera très choqué, mais reste hébergé par son fils Pierre de Médicis.

– 1494- Il fuit Florence où arrivent les troupes de Charles VIII.

– 1496- Rome: Il est hébergé par le cardinal Riario, qui possède un importante collection d’antiques, dont l’influence est évidente dans le

Bacchus (1496-97): sensualité, physique lourd, voire adipeux, adapté au personnage (dieu du vin et des excès). Iconographie paîenne, qui voile un contenu moral et chrétien: la peau de lion est symbole de mort, le raisin de vie, le vin est au centre des mystères bachiques mais aussi du mystère ecclésiastique, avec un double sens (source de vie, donc de mort; source de salut et de vie éternelle).

Pieta (1498): Commande du cardinal français Jean de Bilhères de Lagraulas, ancien abbé de Saint-Denis, qui en a sans doute choisi le thème, très usité en France et dans les pays du nord, récent en Italie et uniquement utilisé dans la peinture. Forme pyramidale, larges courbes du manteau dans lequel s’inscrit le corps du Christ. Architecture savante des plis, serrés sur la poitrine, élargis après les genoux. Le corps du Christ ne présente pas de marques de souffrance, signe de son éternité. De même, le visage de la Vierge est jeune, hors du temps (Michel-Ange expliquait que “le femmes chastes se conservent plus fraîches”).

– 1501- Retour à Florence, appelé par le gouvernement républicain. Commande du David .

Vierge de Bruges, 1503: commande de riches marchands framands actifs à Rome et à Florence. Unification des formes à l’intérieur d’une ligne continue ovoïde qui en accentue la verticalité et lui confère un caractère d’icône. Synthése et stylisation illustrent le concept abstrait d’élection. La stabilité de la mère s’oppose au dynamisme de l’enfant dont le visage concentré montre la prescience de sa destinée. Relié par la main de sa mère à son origine céleste, il descend sur terre (cf. le mouvement de son pied) pour l’accomplir, tandis que sa taille exagérée affirme sa primauté sur sa mère.

Tondo Taddei:  L’arrière-plan ciselé de manière irrégulière constitue une enveloppe brumeuse dans le style du sfumato de Léonard de Vinci (en 1501, l’exposition à Florence du carton de La vierge et Sainte Anne a fait sensation). Composition picturale insolite chez Michel-Ange.

Tondo Pitti: relief en masses plastques détachées sur un fond concave. La tête de la vierge, en forte saillie, déborde la limite supérieure. Technique du non finito (volontaire ou non?) qui détermine des effets de grisé dus aux traces de gradine sur les manches de la vierge.

– 1505-  Rome: Commande du tombeau de Jules II, non confirmée. Michel-Ange repart pour Florence, puis Bologne.

– 1508- Rome: Commande de la voûte de la Chapelle Sixtine, qui l’occupera pendant quatre ans.

– 1513- Mort de Jules II. Commence l’histoire désastreuse des réductions infligées au projet de son tombeau.

– D’abord prévu comme mausolée central de plan quadrangulaire (7,20m x 10,80m). Programme satuaire: 1/ zone inférieure avec esclaves ligotés et 2 statyes de victoire. 2/ zone médiane: 4 statues assises, dont le Moïse. 3/ Au-dessus, 2 figures ailées portant le catafalque, l’une souriante (le ciel, heureux d’accueillir le pape en son sein), l’autre éplorée (la terre, désespérée de le perdre). Quarante figures sculptées prévues, ainsi que des bas-reliefs de bronze évoquant la vie du pape, le tout à la gloire du souverain pontife.

– En 1513, le nombre de figures est ramené à 23.

– En 1516, un nouveau contrat amenuise encore le projet.

– En 1526, autre projet, refusé par les héritiers de Jules II.

– En 1532, nouveau contrat. Exécution de la Victoire.

Moïse: Prolonge la série des prophètes de la Sixtine. Prévu à l’origine avec pour pendant un saint Paul, tous deux illustrant sans doute l’idée néo-platonicienne de la connaissance intuitive et de l’illumination intérieure. En ce sens, l’espace médian où il était placé serait moment de transition, passage d’un état inférieur terrestre (les esclaves) à un état supérieur céleste, auquel concourent l’action et la contemplation. Conçu pour être placé en hauteur, d’où le grossissement des parties supérieures. Attitude de repos apparent, mais la tête est tournée dans une impétuosité contrôlée. NB: l’interprétation de Jacob Burckart (reprise par Freud) selon laquelle il s’apprêterait, rendu furieux par la vue du veau d’or, à briser les tables de la loi, est sans doute erronée.

– En 1542, dernier contrat, dont 6 versions différentes ont été données. Finalement, élimination des esclaves que Michel-Ange ne sait plus où placer. Au registre inférieur, Moïse, encadré des filles de Laban, Rachel (vie contemplative telle que la décrit Dante) et Lia (vie active), exécutées par des assistants. A l’étage supérieur, le pape accoudé sur un sarcophage, avec de part et d’autre une sibylle et un prophète. Au-dessus, la vierge, enfin l’écusson papal, le tout fait par des assistants.

Entre temps, en 1524, commande du Christ ressuscité  pour Santa Maria Sopra Minerva. Rythme tournant anticipant la formule maniériste de la ligne serpentine. Proche d’un Apollon antique (accent mis sur la corporalité: corpus Domini). La résurrection est évoquée par le suaire qui retombe derrière la jambe gauche, les instruments de la Passion (éponge, canne, corde) d’où sont absentes les allusions sanglantes (clous, épines, lance): la souffrance laisse place à l’humanité glorieuse du corps ressuscité.

– 1516- Léon X commande la façade de San Lorenzo. Départ pour Florence.

– 1519- Commande de la Nouvelle Sacristie.

– 1521- Début des travaux pour les tombeaux des Médicis à San Lorenzo. Là encore, un immense projet sera peu à peu réduit, et laissé inachevé.

Trois murs sont disponibles: il décide de deux tombes simples sur les côtée et d’une double dans la travée centrale, avec un retable en l’honneur de la Vierge.

A l’origine sont prévus un double tombeau pour les “Magnifiques”, Laurent, père du pape Léon X et son frère Julien, père (naturel) de son cousin Jules, le futur Clément VII, et deux tombeaux pour les ducs Julien, duc de Nemours (frère de Léon X), et Laurent, duc d’Urbin (neveu de Léon X, père de Catherine de Médicis), morts jeunes (1516 et 1519). Seuls ces deux tombeaux seront exécutés, à l’exception de leur base où devaient figurer quatre figures de divinités fluviales.

  Tombeaux des ducs:  Julien, conception classique du héros avec bâton de commandement (capitaine de l’Eglise) et pièces (symboles de libéralité) et Laurent, méditatif et concentré, sont les archétypes de la vie spirituelle, fondée sur les principes complémentaires de l’action et de la concentration, également nécessaires à l’âme pour atteindre l’immortalité. Au-dessous d’eux, Nuit (appuyée sur un masque autoportrait de l’artiste) et Jour , Crépuscule et Aurore, symbolisent la domination du temps sur la vie humaine. Les visages du Jour et du Crépuscule ne sont qu’esquissés, comme si en cours de route Michel-Ange s’était rendu compte que les achever nuirait à l’impression générale, qui oppose justement le poli des corps et le non finito des visages, fondateur d’émergence.

– 1534- Mort de Léon X

– 1535- Paul III confirme la commande du Jugement dernier de la Sixtine, sans doute faite par Clément VII en 1533). Le fresque l’occupera jusqu’n 1541, mais il est occupé en parallèle à de nombreux travaux d’architecture.

– 1541- Inauguration de la fresque du Jugement dernier. NB- en 1564, juste avant sa mort, la congrégation du concile de Trente fera recouvrir des figures jugées obscènes par Daniele da Volterra (dit pour cela le Braghetone)

– 1542- Commence les fresques de la Chapelle Pauline, commande du pape Paul III, qui l’occuperont jusqu’en ? 1550?

– 1553- Pieta de Florence : Reflète son nouvel état d’esprit face à la mort. Obsédé par l’idée de sa damnation certaine à cause de son homosexualité, il s’est acheté une conduite en fréquentant assidûment (et platoniquement)  Vittoria Colonna, mais elle meurt . L’oeuvre n’est pas une commande, mais commencée “pour son plaisir”. Sa “terribilita” semble s’estomper, son oeuvre se fait plus humaine. Les corps s’enlacent à l’intérieur d’un pyramide compositionnelle achevée dans la capuche de Nicodème (qui serait un autoportrait) au visage embrumé par le non finito, de même que celui de la Vierge: ils en acquièrent une forte expression de désolation. Le corps du Christ glisse, soutenu par les bras qui l’enserrent. La Madeleine, à part, et de proportions trop chétives, rompt la composition (achevée sans doute par un de ses aides).

– 1555- Pieta de Palestrina: attribution contestée.

– 1559- Pieta Rondanini: La plus émouvante. Parce qu’elle est son dernier travail, laissé inachevé. Parce qu’elle atteint le plus haut degré d’angoisse humaine et de religiosité. Le bras droit, achevé puis cassé, atteste travail et repentirs de l’artiste et témoigne de sa volonté de resserrer les personnages, avec pour effet que les corps enlacés de la mère et du fils, dont on ne sait lequel soutient l’autre, entament ensemble une ascension mystique.

 

Michel-Ange pensait que Dieu avait mis dans la pierre une forme que lui-même était chargé de révéler. En résulte un travail de taille qui préserve le bloc d’origine, et concentre les formes autour du noyau (la statue devrait pouvoir “rouler du haut d’une colline sans se briser”). Une oeuvre donc avant tout spirituelle, intellectuelle aussi, toujours fondée sur la culture néo-platonicienne et biblique. Rien de tel chez le Bernin. Sa vision avant tout picturale ne refuse pas l’anecdote et sa sculpture recourt à des rajouts de morceaux séparés. Il n’a pas la haute vision philosophique de son prédécesseur et est  surtout un génial organisateur de spectacles.

 

 

LE BERNIN 

 

Né à Naples, d’un père sculpteur florentin et d’une mère napolitaine, donc d’origine modeste. Installé à Rome vers 1605 alors que le cardinal Camillo Borghèse devient Paul V, Pietro Bernini participe à des travaux qu’il a commandités. Artiste médiocre mais bon professeur, il formera son fils qui en acquerra une facilité légendaire. Pendant trois ans, en outre, Lorenzo copie au Vatican les peintres modernes et les marbres antiques (de l’antiquité tardive: Laocoon, Apollon du Belvédère, Antinoüs, les torses hellénistiques): ses repères sont donc la Renaissance classique et l’Antiquité non classique.

Protégé du cardinal Scipion Borghèse, il en obtient ses premières commandes:

Enée fuyant Troie (1619): Maladresse, figures surannées, trop à l’étroit , mais qualité des chairs, dont les différences figurent les trois âges de l’homme.

NB- Enée s’inspire du Christ de la Minerve de Michel-Ange.

Pluton et Proserpine (1621-22): Virtuosité. Recherche d’un impact total et immédiat qui ramène l’action à un point de vue unique (l’oeuvre est faite pour être vue de face): vision plus picturale que globale et conceptuelle, sorte de tableau sculpté.

Apollon et Daphné (1622-25): Sujet tiré d’Ovide, souvent traité en peinture mais pas en sculpture à cause de la difficulté à représenter la métamorphose. Apollon est inspiré de l’Apollon du Belvédère. Contraste des corps: Apollon, tout en angles dynamiques, s’oppose à la courbe ascendante de Daphné immobilisée par sa transformation en laurier.  Contraste des visages: Daphné, bouche ouverte, dont le regard se vide. Apollon, impassible.

NB- Daphné dérive des études d’émotions éphémères, thème caravagesque. Apollon est un emprunt au classicisme pur.

– 1623- Election au pontificat (Urbain VIII) de Maffeo Barberini, ami intime du Bernin. Il veut en faire son Michel-Ange. Pendant ce long pontificat (1623-1644), l’artiste est au faîte de sa gloire. Lui est confié le décor de Saint-Pierre, pour mettre en relief le tombeau du saint et d’autres reliques importantes.

Baldaquin: L’origine en est une pièce de soie de Bagdad, et le Moyen Age désigne ainsi un dais de matière précieuse utilisé pour souligner un lieu ou un personnage important. Entre les colonnes torses (inspirées de celles du début du christianisme, utilisées dans la première basilique Saint-Pierre) se déploient des tentures de bronze doré. Symbole triomphant de la renaissance du christianisme romain, symbole de la fondation de l’église (“Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église”), et monument dédié au pape de par les attributs des Barberini (abeilles et soleils sur le dais, lauriers le long des colonnes).

NB- les bronzes du Panthéon y ont été utilisés, et les romains dirent alors que “ce que ne firent pas les barbares, les Barberini l’ont fait”

Saint Longin (1635-38): pour le décor des quatre piliers supportant le dôme, Le Bernin conçoit le projet de quatre statues colossales (trois fois la taile humaine) destinées à souligner les quatre reliques les plus importantes de la basilique: Hélène et la vraie croix, sainte Véronique avec le voile, la crucifixion de saint André et saint Longin, le centurion avec sa lance, seul exécuté par Le Bernin lui-même. Fait pour être vu de loin, son geste est clair, et sont mis en oeuvre des formes amples et de forts contrastes. L’action est de l’ordre de la révélation: le drapé animé renforce l’émotion, le geste et la pose nous rendent témoins de la vision du calvaire. Y sont conservées sur la surface les traces du travail de sculpture, avec des stries fines pour la peau, plus épaisses pour la draperie, qui déterminent à distance de riches effets de clair-obscur.

– 1644- Election au pontificat d’Innocent X (Pamphili). Revers pour l’artiste, le pape lui préférant pour les travaux d’architecture Borromini. De plus, le rôle papal est en constante diminution et, en 1648, le traité de Westphalie (Cujus regio ejus religio = la religion est celle du roi) officialise ce changement de statut, condamné en vain par Innocent X. Urbain VIII a beaucoup dépensé, et la papauté est au bord de la faillite. Innocent X se fait l’ennemi implacable de Barberini. Conséquences: une diminution des commandes et la disgrâce du Bernin. Mais il a grande réputation, et des commandes privées.

Extase de sainte Thérèse (Chapelle Cornaro, Santa Maria delle Vittoria); Le sujet en est tiré des récits de sainte Thérèse d’Avila (1515/1577) qui décrit et analyse ses expériences religieuses.

Je voyais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est très rare que je voie les anges ainsi. Bien qu’ils m’apparaissent souvent, je ne les vois que selon le mode dont j’ai parlé tout d’abord dans la vision précédente. Or dans la vision présente, le Seigneur a voulu me montrer l’ange sous cette forme. Il n’était pas grand, mais petit et extrêmement beau; à son visage enflammé il paraissait être des plus élevés parmi ceux qui semblent tout embrasés d’amour. Ce sont apparemment ceux qu’on appelle chérubins car ils ne me disent pas leurs noms. Mais il y a dans le ciel, je le vois clairement, une si grande différence de certains anges à d’autres et de ceux-ci à ceux-là que je ne saurais l’exprimer.

Je voyais donc l’ange qui tenait à la main un long dard en or dont l’extrémité en fer portait, je crois, un peu de feu. Il me semblait qu’il le plongeait parfois au travers de mon coeur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière embrasée d’un immense amour de Dieu.

La douleur était si vive qu’elle me faisait pousser ces gémissements dont j’ai parlé. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l’âme ne peut en désirer la fin, ni se contenter en rien en dehors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle, elle est spirituelle. Le corps cependant ne laisse pas d’y participer quelque peu et même beaucoup. C’est un échange d’amour si suave entre Dieu et l’âme que je supplie le Seigneur de daigner dans sa bonté en favoriser ceux qui n’y ajouteraient pas foi à ma parole.

Comme à son habitude, Le Bernin choisit un seul point de vue, l’impact d’une action momentanée. L’architecture guide le regard: les murs incrustés de marbres colorés aux effets concentrés autour du groupe s’entrouvrent pour révéler un espace irréel, le goupe en suspension analogue à une vision. La lumière (du jour) tombe sur les figures d’une source cachée au-dessus, accentuée par des effets (soleil et rayons de bois doré). Le mystère a son origine dans la voûte dont les nuages en stuc s’engouffrent dans l’église, soutenant la troupe des  anges peints d’où semble descendu celui qui perce le coeur de la sainte. Dans les loges latérales, la famille Cornaro assiste au spectacle, monde des vivants (bien que les portraits soient pour la plupart posthumes), mais au sol deux squelettes rappelent le rôle funéraire de la chapelle.

Fontaine aux quatre fleuves: malgré sa disgrâce, sa participation à un concours lui permet d’obtenir la commande de la fontaine destinée à orner la place Navone où le Pamphili viennent de construire un grand palais. Grande île de rochers surmontée d’un obélisque (issu d’un temple antique d’Isis) coiffé de la couronne Pamphili, symbole de l’église triomphante en expansion dans le monde. Tout autour les quatre fleuves (exécutés par des aides): le Danube aux bras levés, le Nil à la tête couverte (car sa source fut longtemps inconnue), le Rio de la Plata (noir), le Gange avec une rame.

– 1666- Election du pape Alexandre VII, qui rend à l’artiste toute son influence. Rétabli dans ses fonctions d’architecte de Saint-Pierre, lui sont commandées la place Saint-Pierre, à la colonnade ovoïde “ouvrant les bras de la chrétienté à tous les peuples du monde”, la chaire de saint Pierre, la Scala Regia.

Chaire de saint Pierre (1657-1666): mise en exergue dans l’abside principale d’une chaire de bois (en réalité médiévale) enchâssée dans un trône en bronze doré. Au-dessus, des putti portent les clés et la tiare, à côté deux anges, au-dessous quatre docteurs de l’église, saint Ambroise (Milan), saint Athanase (Alexandrie), saint Jean Chrysostome (Constantinople), saint Augustin (Numidie). En arrière, la fenêtre transformée en ovale atténue la lumière et lui donne un sens d’apparition par la peinture d’une colombe.

Scala Regia (1663-1666): reconstruction de l’escalier qui relie le palais du Vatican à Saint-Pierre. Pour masquer le tournant de sa base, la statue équestre de Constantin, fondateur de l’église Saint-Pierre, montré au moment de sa conversion, alors que lui apparaît la croix avant la bataille du mont Milvius. La draperie ondulante, contrepoint au cheval cabré et à l’étonnement de Constantin, impose le groupe comme apparition.

– 1165- Le Bernin en France: appelé par Colbert pour l’achèvement du Louvre, il fait plusieurs projet mais aura vite à affronter une cabale. L’achèvement sera finalement confié à Perrault (colonnade). Pendant son séjour, il fait un buste de Louis XIV et sa satue équestre.

– Dernières oeuvres: La grandeur romaine est terminée. Le centre névralgique de l’art est maintenant Paris, et son voyage manqué symbolise le passage du grand mécénat artistique de l’Italie à la France.

Le Bernin travaille pour les Chigi à Santa Maria del Popolo et à la cathédrale de Sienne, pour Clément VII au pont Saint-Ange, fait des oeuvres funéraires:

Ludovica Albertoni (1674) à San Francesco a Ripa. Chapelle consacrée à la “bineheureuse” dont le culte est instauré en 1671. Ludovica est représentée agonisante, et les torsions de son corps souffrant s’opposent aux horizontales strictes du cadre et de la couche. La draperie colorée a pour rôle de séparer le monde des vivants de celui, blanc, de la mort.

– les deux tombeaux d’Urbain VIII (1628-1647) et d’Alexandre VII (1671-1678) symbolisent à la fois les apports divers du Bernin à l’art baroque et les visions différentes de la puissance papale entre la période brillante Barberini et la chute de l’influence romaine sur l’Europe.

Urbain VIII: Elévation pyramidale ponctuée par le geste autoritaire de bénédiction papale.  A l’étage inférieur, le cercueil, d’où surgit la mort qui écrit en lettres d’or le nom d’Urbain VIII. De part et d’autre, deux des vertus du pape: la Charité, première vertu théologale, la Justice, première vertu cardinale. Une vision triomphale.

Alexandre VII: Même principe pyramidal, mais le lieu choisi inclut une porte dont Le Bernin fait le noyau de sa composition. Un suaire de marbre couvre ce lieu supposé de la chambre mortuaire, d’où émerge un squelette portant un sablier. Quatre vertus: Prudence et Justice au fond, Charité et Vérité au premier plan. Le pape est agenouillé dans une attitude d’adoration.

Usbain VIII trônait, Alexandre VII supplie. L’aspect triomphal a disparu. Le squelette donne le ton: le tombeau est voué au monde de l’au-delà. L’église est symboliquement à genoux, vaincue par le temps.

 

ANNEXE: Papes concernés, avec la date d’accession au pontificat

Carrière de Michel-Ange:

Jules II (della Rovere), 1503- Léon X (Jean de Médicis) , 1513- Adrien VI (Florentz, originaire d’Utrecht), 1522- Clément VII (Jules de médicis), 1523- Paul III (Farnèse), 1534- Jules III (del Monte), 1550- Marcel II (Cervini), seulement trois semaines, 1555- Paul IV (Carafa), 1555- Pie IV (Médicis), 1559.

Carrière de Bernini:

Paul V (Borghèse), 1605- Grégoire XV (Ludovisi), 1621- Urbain VIII (Barberini), 1623- Innocent X (Pamphili), 1644- Alexandre VII (Chigi), 1655- Clément IX (Rospigliosi), 1667- Clément X (Altieri), 1670- Innocent XI (Odelscalchi), 1676

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