L’artiste

LA NOTION D’ART

 

Rappelons ce qui a déjà été dit (art et artisanat)

1- Définition: Ars-artis en latin signifie “façon d’être” et prendra le sens d’habileté acquise par l’étude ou la pratique, puis de talent, puis de métier.

En français, le sens évolue du XIIe siècle (moyen, méthode, connaissance) et du XIIIe (activité professionnelle et manuelle) au XVIe où apparaît le mot artisan, au XVIIe le terme de Beaux Arts, au XVIIIe l’opposition artiste artisan, pour au XIXe voir apparaître une subdivision entre arts plastiques, arts appliqués, arts décoratifs.

2- Nature de l’oeuvre: il semble que l’idée d’art n’existe que quand des écrits (en particulier philosophiques) s’y intéressent

3- La philosophie et l’art:

Platon (vers 428-348 av. JC) et Aristote (384-322) en parlent tous deux en fonction de la mimesis (l’imitation), le premier pour la critiquer parce que illusion trompeuse, le deuxième pour la louer comme moyen de connaissance.

Kant (1724-1804) estime que l’artiste ne sachant pas d’où lui viennent ses idées, l’artiste est inconscient et le produit de l’art est sans concept.

Hegel (1770-1831), à la suite de Kant, considère que l’art est une connaissance immédiate et intuitive, qui atteint la vérité absolue sans pour autant la concevoir.

Niezstche (1844-1900) accorde à l’artiste une valeur supérieure à l’oeuvre, l’homme créant en état de “dessaisissement mystique de soi”.

Heidegger (1889-1976) enfin tient l’oeuvre pour une “chose en soi”, une révélation. La création artistique est un combat entre le visible et le voilé. La vérité se met en place toute seule dans l’oeuvre et crée l’artiste (et non le contraire).

 

En gros, l’oeuvre est essentielle, l’artiste relativement secondaire car c’est l’oeuvre qui révèle, comme en dehors de lui-même. Il n’est guère (sauf pour Niezstche, mais c’est l’époque romantique) qu’un médiateur.

Evidemment, l’histoire de l’art, souvent évènementielle, n’a pas le même point de vue et étudie oeuvre, artiste et société conjointement. Quant à la psychanalyse, elle explique évidemment l’oeuvre par l’artiste.

Qu’en a-t-il été, dans l’histoire?

 

I- STATUT DE L’ARTISTE DANS L’HISTOIRE

 

2e moitié XVIIIe, le terme désigne les praticiens de l’art du dessin grâce à l’abandon de la distinction traditionnelle arts libéraux/ arts mécaniques. L’effort des artistes était depuis toujours de faire entrer leur pratique dans les arts libéraux (intellectuels) et de sortir de l’image d’arts mécaniques (manuels).

 

1- De l’époque des lumières à aujourd’hui, le mot se construit:

  • par assimilation à la littérature et à la musique (libéraux)
  • par différenciation avec l’artisanat
  • au XIXe, par opposition à des catégories sociales impliquant normalité et conformisme (connotation positive)

 

2- Reste un flou dans les limites de l’acception: Un cuisinier, un animateur télé, un chef-opérateur, peuvent se revendiquer comme tels. Et le flou est accentué par les pratiques artistiques contemporaines (body art, land art, art conceptuel, art vidéo, etc.)

 

3- Passé du régime artisanal (métier) au régime des professions libérales, puis, à partir du Romantisme, au régime “vocationnel”, l’artiste a fait peu à peu l’objet d’une héroïsation, voire d’une sanctification.

 

II- Evolution du statut

 

1- Antiquité

Dans les époques archaïques de la Grèce, il semble que le public ait été totalement indifférent à l’égard des artistes. Pourtant, eux ont conscience de leur valeur puisque certains (sur les vases, et plus rarement sur les statues) apposent leur signature.

 

Au Ve siècle av JC, apparaissent des écrits d’artistes (le célèbre Canon de Polyclète), -aujourd’hui disparus- qui montrent des préoccupations techniques et théoriques, donc une volonté de considérer (et faire considérer) leur profession comme intellectuelle. Peu à peu, il apparaît qu’ils se veulent des hommes cultivés, participant aux recherches intellectuelles de leur temps.

 

Selon Pline (23-79), la peinture est la 1e matière enseignée aux garçons de naissance libre car elle est préliminaire à l’apprentissage des arts libéraux

 

Malgré les critiques de Platon qui réserve l’”inspiration” aux poètes et aux musiciens, il y a changement à l’époque d’Aristote:

  • Un historien, Duris de Samos, écrit une “vie des peintres et des sculpteurs” (première histoire de l’art avant Vasari)
  • Des collections privées se créent, les prix d’achat se font élevés (1r marché de l’art).
  • Alexandre institue pratiquement Apelle comme peintre de cour, allant jusqu’à lui donner sa propre maîtresse Campaspe (mécénat).
    peu à peu on considère les oeuvres d’art comme des créations individuelles, et les artistes comme capables d’inspiration.

 

2- Au Moyen Age, régression

  • L’artiste redescend au rang d’ouvrier: l’artisan médiéval est censé travailler pour la seule gloire de Dieu. Cependant, notons quelques rares signatures, ainsi celle de Ghislebertus à Autun.

 

  • L’organisation sociale est un carcan: les guildes encadrent les artistes, les forment, et les soumettent à des règles de vie, d’éducation, de production.

La désobéissance à ces règles sera un prélude à l’affranchissement. En 1434, Brunelleschi refuse de payer sa cotisation, est emprisonné; mais il sera vite relâché, à la demande du Chapitre de la cathédrale, pour continuer son travail sur le Döme.

Sans doute n’est-il pas le seul à se rebeller, mais sa notoriété en fera un symbole, et la Florence du XVe siècle est mûre pour accepter l’émancipation des artistes

3- Renaissance

En 1436, Alberti écrit, dans  De Pictura, que la peinture “contient une force presque divine”. Il revendique la haute position des artistes dans l’Antiquité, et propose un idéal d’artiste “de bon caractère et de grande culture”, socialement intégré.

Mais la libération des règles des guildes entraînera un autre type d’artiste, celui qui refuse les conventions, et appartient à une classe marginale, la future “bohême”.

 

Moyens de subsistance:

Les artistes sont payés à la journée, au nombre de figures, à la quantité d’or ou de lapis…, avec des sujets obligés et dictés. Jusqu’à ce que, milieu XVIe, ils affirment que le prix dépend du talent et non du temps passé. A partir de là, la politique des prix devient irrationnelle, et les grands artistes peuvent demander des sommes considérables.

 

Un artiste a deux possibilités, avoir un atelier ou un commanditaire

  • La pratique du commanditaire est de plus en plus développée, avec la multiplication des petites cours partout en Europe. L’artiste a un salaire, est logé, nourri, et reçoit parfois en outre des cadeaux.
  • Ateliers: l’artiste y emploie des assistants qu’il paye. Il se fait aussi payer les commandes, sommes qui parfois s’augmentent de charges publiques ou cléricales rétribuées.
  • A part, la Hollande, où les artistes ne peuvent avoir ni commandes publiques ni emplois salariés: ils exercent d’autres métiers, vendent sur les foires et les marchés, confient leur travail à des colporteurs, travaillent pour des marchands de tableaux. Les prix sont bas, la concurrence féroce.

 

Evolution du rapport entre artiste et commanditaire:

 

En outre une nouvelle clientèle de marchands (bourgeois) apparaît, grâce à l’essor des classe moyennes au XVe siècle. Exemple type, Laurent de Médicis, qui a la passion de l’art, du luxe, des collections. Et cette nouvelle classe est prête à considérer les artistes comme des égaux.

 

Du coup, de l’artiste quémandeur, on passe au commanditaire obligé de l’artiste, qui va en passer par ses désirs.

  • Pour le studiolo d’isabelle d’Este, Pérugin se fait tirer l’oreille, Léonard, refuse, et Bellini lui fait dire que “l’invenzione devra être laissée à l’imagination de l’artiste”.
  • Son frère Alphonse, duc de Ferrare, n’obtiendra jamais de Raphaël le tableau qu’il lui a commandé et payé d’avance, et se fera (difficilement), après sa mort, rembourser la somme avancée part ses héritiers.
  • Entre Jules II et Michel-Ange, les relations sont orageuses, dont leurs lettres témoignent. Alors qu’après une colère, Michel-Ange a quitté Rome, le pape écrit aux autorités florentines: “… nous comprenons l’humeur des hommes de ce genre… Nous promettons s’il revient de lui manifester la même faveur qu’avant son départ”. Et, après l’abandon du projet de tombeau, Michel-Ange, qui a la rancune tenace, s’en ira à nouveau et écrira: “Bienheureux Père, j’ai été ce matin chassé du palais sur les ordres de votre Seigneurie. C’est pourquoi je vous informe que, dorénavant, si vous voulez me voir, vous devrez me chercher ailleurs qu’à Rome.”

 

III- COMPORTEMENT DES ARTISTES

 

1- Les deux types d’artistes, conformiste et non-conformiste, sont illustrés par les personnalités marquantes, à la Renaissance, de Raphaël et Michel Ange. Entre les deux se glisse la figure de Léonard de Vinci. Chez ces deux derniers, eux points communs: l’obsession du travail et la solitude.

 

  • Raphaël est l’image de l’artiste “de bonne compagnie”, si l’on en croit Vasari: “Raphaël fit resplendir avec éclat les rares vertus de l’esprit, en les accompagnant de tant de grâce, de beauté, de modestie, et d’excellentes manières qu’elles auraient suffi à recouvrir tout vice…”

Apparaissent alors des théories selon lesquelles ne peut faire beau que celui qui est lui-même doté de qualités d’élévation, de noblesse, d’harmonie. L’artiste ne peindrait que lui-même (théorie ressurgie avec la psychanalyse) et l’on sera choqué que des dépravés puissent peindre la pureté et la douceur. Un exemple, Rubens, grand peintre et habile politicien, qui aura richesse, honneurs et succès, sans vanité.

 

  • Léonard, à travers ses écrits, apparaît comme très détaché et objectif. Selon ses contemporains, il était affable, généreux, brillant, aimé de tous. Pourtant il apparaît comme étrange; il est perfectionniste, végétarien, vêtu n’importe comment, solitaire et secret au point qu’il invente chez lui des “folies” pour faire fuir les visiteurs.

 

  • Michel Ange est rebelle et tourmenté, et décrit comme inflexible, méfiant, ne supportant aucune collaboration, avec une frénésie créatrice, susceptible et intransigeant, crasseux et solitaire, terrible (sa terribilita est proverbiale, et désigne à la fois son caractère impétueux et la nature sublime de son art).

 

2- Le Saturnisme.

Selon Hippocrate (Ve av JC), le corps est fait de 4 humeurs: sang, flegme, bile jaune, bile noire, qui s’équilibrent plus ou moins.

Au Moyen Age et à la Renaissance, on en déduira des types sanguins:

types sanguins

types flegmatiques

types colériques (bile jaune)

types mélancoliques (bile noire).
D’où un classement par tempéraments, et, selon Aristote, “les hommes extraordinaires sont des mélancoliques.

Après le Moyen Age, reprise de ce concept: la mélancolie, propre à ceux qui sont nés sous le signe de la planète de Saturne, est un don divin.

Marsile Ficin (néoplatonicien) donne le signal d’une nouvelle approche du génie: une réussite intellectuelle ou artistique ne peu être sans mélancolie, ce qui signifie susceptibilité, sautes d’humeur, goût de la solitude, excentricité.

L’idée est à la mode alors, pour un temps.

 

3- Nature des comportements

Ceci expliquant cela, on aura une grande indulgence à l’égard de comportements extravagants, voire criminels, surtout dans les époques où, socialement, la vertu n’est pas de mise. On est bien loin de l’artiste idéal décrit par Alberti. Les anecdotes rapportées par l’histoire le situent dans l’anormalité.

 

A l’obsession du travail et à la nécessaire solitude il faut ajouter

 

– La fatuité, l’orgueil :

Déjà dans l’Antiquité, Parrhasios signait ses peintures “celui qui vivait dans le luxe” et attachait ses chaussures avec des lacets d’or. Zeuxis portait son nom en lettres d’or dans les broderies de ses vêtements.Et en 440, lors d’un concours de sculpture sur le thème de l’Amazone blessée, Polyclète, Phidias, Crésilas, avaient chacun voté pour lui-même.
Le journal de Benvenuto Cellini montre une prétention incroyable.

 

– La jalousie ombrageuse, voire paranoïaque, à l’égard de ses rivaux, qui va de pair avec la crainte d’être copié (Le Lorrain et son Liber Veritatis) ou imité, ce qui conduit à garder jalousement ses secrets de fabrication.

 

– L’excentricité

Pontormo accédait à sa chambre-atelier par une échelle qu’il retirait ensuite pour que personne ne puisse monter (Vasari). Dans son journal, il note soigneusement quand il a mal aux dents, quand et pourquoi il a eu des vertiges, des malaises.

 

Du même ordre, le Journal de Dali (Journal d’un génie)

Ce matin, défécation exceptionnelle: deux petits excréments en forme de corne de rhinocéros. Une selle si peu abondante me préoccupe. J’aurais cru que le champagne, si peu dans mes habitudes, aurait eu un effet laxatif. Mais moins d’une heure après, je dois retourner aux cabinets où j’ai enfin une selle normale. Mes deux cornes de rhinocéros étaient donc la fin d’un autre processus. Je reviendrai sur cette question d’un intérêt primordial…

A propos d’un pet très long, vraiment très long et, disons la vérité, mélodieux, que je lâche au réveil, je me suis souvenu de Michel de Montaigne. Cet auteur rapporte que saint Augustin fut un fameux pétomane qui réussissait à jouer des partitions entières .

 

– La mélancolie (dépressions et suicides)

Au XIXe, avec le Romantisme, on va considérer, selon le mot de Lamartine, que le génie est une maladie.
Les dépressifs sont assez nombreux, les suicides peuvent être spectaculaires: Borromini se laisse tomber sur la pointe de son épée, Bassano se jette par la fenêtre, Testa dans le Tibre, François Lemoyne (1688-1737) se perce de 9 coups d’épée.

 

– Le rapport à l’amour

Beaucoup de célibat (mais aussi de mariages tout à fait normaux), mais on parle surtout des

 

  • vies licencieuses: Fra Filippo Lippi (1406-1469) tombe amoureux de la nonne Lucrezia Buti et l’enlève. On reste discret sur l’affaire, Mais la soeur de celle-ci et 3 autres nonnes s’enfuient à leur tour, et le scandale éclate. On mettra 2 ans à les retrouver, y compris Lucrezia (qui entre temps, a eu un fils). Les nonnes se repentent, recommencent leur noviciat, reprennent le voile… Mais toutes retrouveront leurs relations amoureuses, Lucrezia et Spinetta s’enfuient à nouveau, et le pape, sur intervention de Cosme de Médicis, déliera les amants de leurs voeux. Mais Filippo y perdra le bénéfice de ses fonctions religieuses.

Crivelli est condamné pour avoir enlevé la femme d’un marin, Pierino del Varga “se gâta la santé par suite des fatigues de son art et des désordres de Vénus et de la table” (Vasari).

Le Bamboche (Pieter Van Laer) mourut à Harlem où “il attrapa une maladie qui lui apporta peu de plaisirs bien qu’il l’ait contractée au sein des plaisirs” (Passeri).

 

  • Homosexualité: Elle est réprimée par l’église comme “vice innommable”, mais tolérée dans les classes cultivées par référence au monde grec.

Léonard, dénoncé comme tel (dans la tambure, boîte en forme de tambour disposée au Palazzo Vieccho pour dénonciations anonymes) ne sera pas condamné car son père est influent et son acolyte cousin de Laurent de Médicis.

Sodoma (Giovanni Antonio Pazzi, dit) “avait un mode de vie peu honnête et avait toujours autour de lui des enfants et des jeunes gens imberbes”.

L’amour de Michel Ange était-il homosexuel ou platonique? Cf. le poème à Tommaso Cavalieri, que l’on interprétera comme on le voudra.

 

Ce n’est pas toujours faute grave ni mortelle

que de brû1er pour un prodige de beauté

si le coeur en est attendri de telle sorte

qu’un trait divin y puisse aisément pénétrer.

 

L’amour s’éveille: il dresse, il empenne ses ailes

et ne fait point obstacle au vol des passions vaines;

c’est le premier degré d’où, vers son Créateur

dont elle a toujours faim, l’âme prend son essor.

 

L’amour auquel je songe tend vers les hauteurs.

Mais tout autre est celui des femmes : un coeur sage

et viril ne doit pas se consumer pour elles.

 

L’un vous attire au Ciel et l’autre vers la Terre,

l’un dans l’âme est logé, l’autre habite les sens

et décoche sa flèche à vil et bas objet

 

– Rapport à la loi

Cellini, célèbre et employé partout, a pourtant assassiné son rival, ets accusé de sodomie, etc.
Leone Leoni taillade de ses poignards tous ses ennemis… et s’en tire

Caravage mène une vie errante, toujours poursuivi par la police

 

– Rapport à l’argent

Avares (Corrège) ou prodiques (Holbein le Jeune)

 

IV- PORTRAIT TYPE DE L’ARTISTE, LE REGARD DE LA SOCIETE

 

1- Peut-on déduire un portrait type, un rapport évident de l’homme à l’oeuvre?

De fait, maints artistes ont eu et ont une vie tout à fait normale, c’est pourquoi on n’en parle pas. Et tout ce que l’on peut déduire est que l’artiste est souvent excessif.
En réalité, ces descriptions biographiques, l’idée d’un tempérament proprement artistique, sont plutôt le résultat du regard que la société porte sur l’artiste, qu’elle imagine comme celui qui sait et qui sait faire. Résultat d’une légende que l’artiste entretient souvent parce qu’elle le sert.

Notons que la nécessité de nommer (connaître) l’artiste ne se manifeste que quand l’oeuvre n’est plus au service d’une religion, d’un rite. Son rôle alors n’est plus déterminé, on lui accorde une valeur autonome, on lie alors le nom de l’artiste à l’oeuvre.

 

Par ailleurs, l’oeuvre “portrait de l’artiste” est une notion totalement fausse. Rien dans les oeuvres de Cellini ne le montre comme un assassin, et l’exemple souvent cité de Caravage n’est que le reflet de ce que son oeuvre, révolutionnaire alors, a été perçue comme fracassante, dure, etc. La religiosité, la retenue, la grandeur des peintures de De Latour n’a rien à voir avec l’homme, qui était chicaneur, toujours en procès, mauvais caractère.

De même, certaines légendes biographiques viennent de la perception de l’oeuvre: ainsi de celle qui faisait de Castagno (à l’art puissant et dur) l’assassin de Veneziano (à l’art doux et tendre), alors qu’en réalité ce dernier lui a survécu de quatre années. Mais cette légende illustre tout simplement l’opposition, mi XVe, entre deux types de style.

 

2- L’image de l’artiste dans l’inconscient collectif est stéréotypée:

– Naissance précoce du talent, prédestination:

Son don doit se manifester dès l’enfance: image due à quelques légendes : Lysippe était chaudronnier, autodidacte, entend le peintre Eupompos parler de sa peinture, ce qui décide de sa vocation. Giotto, berger, dessinait ses moutons sur des cailloux quand Cimabue, passant par là, reconnut ses dons et le prit dans son atelier.

– Voix intérieure: l’artiste répond à un appel de l’inspiration. Il crée en état d’extase. Il a une forme intérieure qui suppose un savoir plus profond que celui du profane

– Virtuosité: l’artiste est habile à reproduire et imiter

– Invention: l’artiste en ce sens est l’égal des Dieux, il est créateur.

– Il crée dans la solitude

– Il est étrange

 

Or Matisse n’a découvert sa vocation qu’à 20 ans, Cézanne n’était pas particulièrement habile, Manet n’inventait que grâce à des modèles, l’étrangeté de l’oeuvre détermine souvent la déduction de celle de l’artiste (ainsi, celle des peintures du Greco l’a fait dire astigmate), l’idée de création solitaire ne tient pas face à la pratique des ateliers…

 

3- La psychanalyse le décrit somme sujet au complexe d’Oedipe, souffrant de culpabilité, de narcissisme, d’une bisexualité accentuée, d’hypertrophie du moi, de frustrations, de traumatismes psychiques, etc.

 

Toutes choses possibles, mais pas généralisables. Ce que l’on peut dire, c’est que l’artiste est doué d’une sensibilité exacerbée qui le conduit à ressentir fortement les choses et à vouloir les exprimer.

Munch a noté le moment de l’émotion à l’origine du Cri, vécu probablement à Nordstrand en Norvège: “Je longeais le chemin avec deux amis – c’est alors que le soleil  se coucha – le ciel devint tout à coup rouge couleur de sang – je m’arrêtai, m’adossai  épuisé à mort contre une barrière – le fjord  d’un noir bleuté et la ville étaient inondés  de sang et ravagés par des langues de feu – mes  amis poursuivirent leur chemin, tandis que je tremblais encore d’angoisse – et je sentis  que la nature était traversée par un long cri infini”. Vision intérieure, état psychique, ou transcription exacerbée d’une réalité ? Selon deux chercheurs américains, Donald Olson et Russell Doescher, c’est l’explosion du volcan indonésien Krakatau, le 27 août 1883, qui aurait déterminé l’anormale intensité colorée du ciel observé par Munch et représenté dix ans plus tard dans Le Cri.

 

4- Malrieu, analysant la création artistique (ce qu’il appelle l’imaginaire intentionnel), dit que l’acte créateur résulte :

– d’une connaissance préalable, d’un acquis,

– du transfert sur l’image de souvenirs personnels, da la vision artistique en général, des préoccupations de l’époque, de civilisations autre, etc.

– d’un processus de réception (de l’espace environnant), de projection (de soi), de découverte (au cours du travail)

Tous éléments intimement liés ; simultanément, sur une certaine sensibilité à l’extérieur, se greffent des affects, le travail expriment l’une et les autres, dans “la recherche de sens par création de symboles”. Car l’oeuvre d’art, comme le rêve et le mythe, est un noeud de symboles, cristallisant l’immense travail culturel du peintre, de sa génération, des générations antérieures. Un imaginaire collectif va se développer dans l’art par l’intermédiaire d’une tentative au plus haut degré personnelle, originale et volontaire.

Et pour cela il faut un public

 

V- PUBLIC ET CRITIQUES

 

1- Expositions :

La fondation de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648 est l’aboutissement du long processus qui a conduit les artistes de l’artisanat aux arts libéraux. Elle s’accompagnera d’expositions des travaux des académiciens, dont celle de 1725, organisée au Salon Carré du Louvre, d’où vient le nom de Salons. Un jury décide de ce qui doit être exposé, et parallèlement naît la critique d’art sous la forme de comptes rendus descriptifs et appréciatifs. Les artistes sont alors reconnus, trouvent des acquéreurs (sous l’ancien régime, ils sont peintres du roi bien souvent, ce qui leur procure, outre les ventes, des bénéfices de charges autres). Avec la Révolution et la disparition des Académies, la manne est stoppée. Rétablis hors académie, les salons voient apparaître de plus en plus des jurys de peintres “confirmés” et plus que conformistes. D’où, après le fameux salon des refusés, l’image du peintre maudit, rejeté par la société, mais qui plus tard sera auréolé de la gloire de sa non conformité.

 

2- Corollairement, les critiques d’art se font de plus en plus nombreux, décident de l’orientation artistique, certains honnissant les audaces, d’autres ayant la coquetterie de ne défendre que ce qui choque. Mais à juste titre les artistes se révoltent contre l’autorité ainsi socialement accordée à quelqu’un qui, la plupart du temps, n’a jamais créé dans l’art dont il parle. Et comme non seulement, dans la presse, il juge, mais il informe, il fait et défait ainsi les réputations ou tout simplement passe sous silence…

Notre époque pose toutes ces questions, alors que les journaux spécialisés font la pluie et le beau temps dans un monde artistique étranger au grand public. Ce qui pose aussi le problème de la notoriété, de la main mise par certains sur toute la production,  du marché de l’art, etc. etc.

 

L’artiste existe-t-il en tant que tel, ou la société le fabrique-t-elle en le proclamant tel?

 

 

 

 

 

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