Art et artisanat

I – Problème de définitions:

Ars-artis en latin est un terme de valeur très générale signifiant «façon d’être», qui prendra le sens d’habileté acquise par l’étude ou la pratique, puis de talent, et ensuite de métier (proche du technè grec).

En français:

1- Au Xe siècle, moyen, méthode, connaissance.

2- Au XIIIe siècle, activité professionnelle et manuelle.

3- Au XVIe apparaît le mot artisan.

4- Au XIIe naissance du terme Beaux-arts et de l’opposition utilité/agrément.

5- A la moitié du XIIIe, opposition de l’artisan et de l’artiste. Mais la différence n’est ni claire ni absolue, et le terme d’art changera de sens seulement au siècle suivant.

6- Au XIXe, sous l’influence de l’esthétique, le mot se subdivise en arts plastiques, arts appliqués (à vocation utilitaire), arts décoratifs (à vocation ornementale).

Aujourd’hui les définitions sont un peu plus claires:

– L’artisan fabrique lui-même (manuellement) ce qu’il produit, de l’invention à la fin du travail. Il fait des objets usuels, mais également esthétiques.

– L’artiste est celui qui pratique un art (créateur, exécutant, amateur ou professionnel), mais au sens strict il est celui qui crée.

– Le design, terme nouveau, est une forme d’esthétique industrielle (opposée à l’artisanat) qui cherche à harmoniser l’environnement humain, des objets courants jusqu’à l’urbanisation, avec l’idée que la forme doit être tirée de la fonction.

La question n’est pourtant pas pour autant réglée, et l’on ne peut faire l’économie d’une analyse plus précise de la différence en se penchant sur la nature de l’oeuvre d’art, ce qui lui donne un statut particulier. Au Moyen Age il n’est pas question d’artiste, non plus que dans l’Antiquité avant le classicisme grec. De fait, il semble que l’idée d’art n’existe que quand les écrits (particulièrement philosophiques) s’y intéressent. Or les traités médiévaux (le moine Théophile, Cennini) ne sont que techniques, qui donnent les bonnes recettes pour une bonne pratique. La Renaissance voit apparaître de nombreux traité d’artistes (non plus seulement techniques), l’histoire de l’art avec Vasari, une philosophie de l’art héritée de la Grèce classique, et l’idée que l’artiste est un être particulier, atteint de «saturnisme», le mal du génie.

 

II- L’ «être» de l’oeuvre d’un point de vue philosophique:

 

1- L’Antiquité: Platon et Aristote:

Tous deux parlent de l’art en fonction de l’illusionnisme (la mimesis).

PLATON (vers 428/348) critique vivement l’imitation pratiquée par les artistes parce que trompeuse et fausse. Le peintre est au troisième niveau de la production des choses: Dieu les crée, l’artisan les fabrique, l’artiste n’en donne qu’une apparence illusoire.

NB: En Grec ancien, le mot «artiste» n’existe pas à proprement parler. Comme l’artisan, il est un technitès. Et quand Platon en parle, il utilise les termes de peintre (Zoographos), peintre de perspective et d’ombres (skiagraphos), et demourgios pour l’artisan.

ARISTOTE (384-322) au contraire légitime l’imitation comme naturelle, donc vraie. De plus, pour lui, imiter n’est pas seulement représenter ce que sont les choses, mais aussi ce qu’elles semblent être, et l’imitation est ainsi associée à l’invention.

Premier philosophe à analyser la nature du plaisir esthétique, il le réfère à la re-connaissance de l’objet, et à la comparaison objet-modèle. Ainsi l’art n’est-il pas ignorance ou faux-semblant, mais élargissement de la connaissance.

Longtemps la réflexion sur l’art restera fondée sur le principe antique de l’imitation.

 

2- KANT (1724-1804) situe la réflexion sur le beau et le sublime du côté de l’état affectif du sujet (le spectateur), quel qu’en soit l’objet, art ou nature.

Mais la nature est supérieure à l’art car l’art a besoin du modèle de la nature, parce que la faculté de produire et d’exprimer est donnée par la nature (c’est le génie), parce que le génie est incapable de dire d’où lui viennent les idées.

Comme le produit de la nature, le produit de l’art ne découle pas d’un concept préalable: les artistes sont inconscients.

 

3- Métaphysique de l’art: Nietzsche, Hegel:

HEGEL (1770-1831), à la suite de Kant, considère que l’art est bien une connaissance, mais immédiate et intuitive, qui atteint la vérité absolue sans pour autant la concevoir. Unité du sensible et du spirituel, l’oeuvre est un contenu de pensée sous forme sensible, et le divin en constitue le centre: le contenu de l’art est religieux, mêmesans théologie explicite.

NIETZSCHE (1844-1900) établit une primauté de l’artiste sur l’oeuvre et exalte le créateur. L’homme crée en état de “désaisissement mystique de soi”.

 

4- L’oeuvre:

HEIDEGGER (1889-1976), pour la première fois, met l’ accent sur l’oeuvre comme “chose en soi”. L’oeuvre est une matière qui a reçu forme grâce à l’outil, comme dans le travail artisanal, avec la différence qu’elle est révélation. Par exemple, une paire de chaussures, à l’usage, fait oublier sa matière et l’outil qui l’a fabriquée, alors que les chaussures peintes par Van Gogh affichent la dimension matérielle de la toile (couleurs, matières…) sans avoir d’autre usage que d’évoquer l’artiste qui les a portées et de révéler sa vérité intérieure.

L’artisan contrôle et domine sa fabrication, la création artistique est combat entre ce qui est visible et ce qui est voilé. Et la vérité qui se met en place toute seule dans l’oeuvre crée l’artiste (et non l’inverse). Par ailleurs, toute oeuvre, pour exister, a besoin d’une communauté humaine qui la reçoive (et la préserve).

 

III- Oeuvres artisanales et oeuvres d’art: une différenciation ambiguë

 

1- Un problème d’appréciation:

L’histoire récupère et qualifie d’oeuvres d’art des objets qui à l’origine n’avaient nulle prétention à ce titre. Un exemple typique est celui des vases grecs, que musées et livre d’art rangent sous l’étiquette “peinture grecque”, alors qu’ils n’ont de rôle à l’origine que fonctionnel ou rituel. Il est vrai que la pureté de leurs formes (adaptées à chacune de leurs fonctions) et la qualité de leur décor en fait des oeuvres remarquables, mais c’est la disparition des peintures antiques (les pinakoi) qui a, de fait, transformé leur statut.

 

2- Un problème de qualification:

Analogue au précédent. Il semble qu’en l’absence d’oeuvres au sens moderne, on apprécie comme telles des choses qui ne sont qu’artisanales. C’est le cas, au Moyen Age, de la tapisserie, du vitrail, de la mosaïque, souvent rangés dans la rubrique “peinture” par les. Le lieux de conservation témoignent de cette ambiguïté: la tenture de la Vie seigneuriale, entre autres, est au musée “du Moyen Age” (Cluny), tandis qu’une verdure du XVIe siècle (même époque, même style) est conservée, avec d’autres, au musée des “Arts décoratifs”.

 

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De fait, la tapisserie, même si elle a pour rôle d’orner et de décorer, a avant tout la fonction utilitaire de réchauffer les murs de châteaux médiévaux, et à cet effet on la roule pour la transporter d’une résidence à l’autre lors des déplacements princiers.

 

3- Un problème d’auteurs:

Pour les nombreux artistes qui ont rénové l’art de la tapisserie au XXe siècle (Lurçat, Picart le Doux, Dom Robert, Saint Saens,…), on emploie le titre de “peintres cartonniers”. Mais nombre d’autres artistes aux noms plus prestigieux ont également fait de l’art dit “décoratif”, soit par choix soit par besoin (on parle alors d’art “alimentaire”!). C’est le cas de Sonia Delaunay, de Mondrian, Villon, Poliakoff, Manessier, Braque, Picasso, Matisse, etc.

 

L’ambiguïté n’est donc pas levée, d’autant que l’on fait aussi une différence entre l’objet purement utilitaire (qui n’aurait pas à plaire) et l’objet d’art.

 

IV- Le design 

Le terme est relativement nouveau, et remplace peu ou prou celui d’”art décoratif”, tout en restant tout aussi difficile à définir, d’abord parce qu’il n’a pas de traduction française satisfaisant, ensuite parce que les contenus qu’il recouvre semblent une sorte de fourre-tout: aujourd’hui, tout est design.

 

Caractéristiques: 2 types de design, artisanal et industriel. Mais le design moderne ne se conçoit pas en dehors du système industriel et est lié à l’évolution des techniques industrielles et marchandes. Plus que d’objet d’art, il y est question d’objet usuel, sous deux aspects (une valeur d’usage, un signifié social) que la forme devra traduire, comportant ainsi des impératifs d’utilisation (la fonction définit la forme) et une part d’esthétique.

 

1- Naissance et développement:

L’idée est ancienne que de rechercher des formes adéquates et esthétiques pour l’objet usuel, artisanal, puis, avec la montée du machinisme, industrialisé.

 

A- Arts and crafts

EN 1850 en Angleterre, Ruskin et Morris constituent un mouvement dont le but est de lutter contre l’industrialisation en proposant un retour aux méthodes artisanales et à la pureté des objets. Malgré quelques réussites remarquables, c’est un échec.

 

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Ci-dessus, Crane, chaise anonyme, et chaise de Mackintosh (1868/1928), qui ne fait pas partie du mouvement mais dont le style, qui coîncide avec l’apogée du Modern style, inaugure une rigueur qui annonce les recherches du mouvement De Stjl en 1918.

 

B- le Werkbund, en 1917,  en Allemagne, recherche la création d’eun style “national” et forme une nouvelle génération, celle qui constituera le futur Bauhaus.

 

C- Le modern style, issu plus ou moins des Arts and Crafts, évolue parallèlement. L’idée est de créer un style, recouvrant tous les arts décoratifs et environnementaux, qui ne doive rien aux précédents et se détache des formes antiques. La nouveauté va être trouvée dans les formes de la nature (essentiellement florales), ce qui fonde une registre de lignes courbes et contournées.

Original mais, peut-être, trop particulier, la mode en sera éphémère (comme d’ailleurs de nos jours dans le registre des antiquités, où il a atteint des sommes pharamineuses pour très vite retomber: question de mode…), mais il a été illustré par des créateurs dont les noms sont restés en mémoire: Majorelle, Guimard (quelques stations de métro ont heureusement échappé à la modernisation furieuse des années Pompidou), Horta, Van de Velde, Gallé, Mucha, etc.

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Ci-dessus Majorelle (bureau), Gallé (table à thé, vase), Mucha (projets), Guimard (rampe d’escalier).

 

D- De Stijl: mouvement issu du néo-plasticisme de Mondrian, il applique à l’architecture et aux autres arts une combinatoire d’éléments géométriques considérés comme “naturels”, avec pour chef de file Van Doesburg. La nouveauté est le refus de l’autonomie de l’art: la création plastque doit être en accord avec la tchnique, les machines, la production industrielle.

Ci-dessous Gerrit Rietveld: chaise “mondriannesque” (1918), chaise zigzag (1934)

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E- Le Bauhaus en 1919 fait la synthèse de tous les mouvements précédents, préconise un art “complet” et établit une grammaire des formes industrielles.

Il sera fermé en 1933 par le nazisme.

Exemple: ci-dessous Marcel Breuer: chaises (1922 et 1933) et Walter Gropius , service à thé (1969)

 

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F- Art Déco, 1925: est développé en France en réaction contre le Modern Style, aux formes jugées trop ornementales. Il s’inspire des recherches cubistes et fonde l’essor de l’artisanat d’art français, confirmé par l’organisation en 1925, à Paris, de l’exposition internationale dea arts décoratifs. C’est l’art des “années folles”. Caractéristiques: simplicité et pureté des formes, préciosité des matériaux (ébène,galuchat, nacre, est.). Préciosité qu’il va perdre d’ailleurs dans les années 30, seconde phase, au profit d’une démocratisation et d’une fonctionnalité accrues.

Ci-dessous: commode et canapé en galuchat (André Groult), commode de Sue et Mare (fondateurs en 1919 de la Compagnie des arts français ), Ruhlman, bureau(1923), Jean Prouvé, fauteuil (1930)

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G- Aujourd’hui, le terme de design recouvre des branches très diverses: graphic-design, product-design, environmental-design, etc.

En 1959, Maldonate définit le designer comme:

– coordinateur d’une équipe de professionnels;

– responsable d’une productivité maximale;

– responsable de la satisfaction de l’usager.

Il doit avoir des aptitudes inventives, des méthoodes de pensée et de travail, des connaissances scientifiques et techniques, et être capable de comprendre les processus secrets de notre culture… Un surhomme, quoi!

Les productions, variées et multiples, concernent le mobilier, les transports, les objets usuels, le matériel militaire (essentiellement, on ne s’en étonnera pas, aux USA), le matériel de chantier, les “systèmes” (ordinateur, video…), la signalétique (codes et sigles), l’environnement (stations de métro), etc.

 

Loin de l’artisanat qu’il réprouve et qui continue modestement de subsister, le design reste à côté de l’art qui donne aux objets une aura de grandeur, sans que pour autant la frontière soit clairement définie. Un designer peut évidemment être un artiste (cf., entre autres, les grands affichistes)

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