Les nouveaux réalistes

 

I- LE CONTEXTE:

Dans les années 60, les grandes heures de l’abstraction sont passées. Elle lasse. Les artistes vont explorer d’autres domaines et utiliser d’autres bases.

1- La tradition de la peinture est abandonnée au profit d’autres techniques.
On avait déjà délaissé la technique traditionnelle apprêt+peinture pour adopter une manière plus brutale: (peinture directe sur toile, amas de couches, …) ou plus complexe (ajout d’autres matériaux, collages, …).
Mais en 1960, on ne se contente plus de bouleverser les usages: on met en cause la peinture même, ainsi que toutes les techniques orthodoxes. Dorénavant on explore des procédés nouveaux: collage d’objets, acrylique, bombes, vidéo, ordinateur, etc. Interdisciplinaire, la profession s’étend aux domaines de la photo, de la mécanique, de l’électronique.

Les principes généraux: l’art n’est plus là pour plaire, mais pour interpeller. L’art n’a plus à être conservé. L’artiste n’a plus besoin de métier.

2- L’artiste analyse la société, caractérisée par les biens de consommation que l’on met en exergue, objets neufs et rutilants (Andy Warhol: “l’américain dépense plus qu’il ne pense”) ou déchets.  Il se pose des questions sur le sens de l’art, la place des techniques, son statut propre, lui-même. Peut être artiste n’importe qui.

3- La critique d’art:  Le rôle des critiques d’art, jusque là de simple jugement a posteriori, se transforme. Le critique se fait mentor, accompagne les artistes, fait et défait les modes.

 

II- LES MOUVEMENTS (1960/1970):

Très nombreux et souvent éphémères, ils naissent à peu près tous en même temps aux US et en Europe.

1- Le Pop Art: prélève les objets du quotidien pour mettre en évidence leur banalité, les symboles et les rites de la société.

1956- Pop anglais: David Hockney, Allen Jones.

1960- Pop américain: Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Claes Oldenburg, etc.

2- l’Op Art et l’Art Cinétique: apparus en 1955, le sujet en est le mouvement (réel ou suggéré), la démarche s’en veut scientifique, les œuvres sont neutres, abstraites, froides. Le spectateur n’est plus passif, mais participant, soit en animant l’oeuvre (Bury), soit en se déplaçant devant elle (Soto), soit en en subissant le stress visuel (Vasarely). Vasarely, son fils Yvaral, Agam, Soto, Schöffer, Bury, Takis, …

3- Le Happening, 1955 (deviendra Performance dans les années 1970)

Fluxus, 1961

Body Art, 1965.

Trois mouvements parallèles (mais non identiques) pour lesquels l’art est événement. L’origine en est l’art dramatique, les mises en scènes dadaïstes et surréalistes, le but: interpeller le public de la rue.

Le groupe Fluxus, influencé par le musicien John Cage, est hétérogène, sans programme ni structures, et ses participants suivront très vite leurs voies propres: Nam June Paik, Joseph Beuys, Ben, …

Pour le Body Art, le corps est l’objet à exhiber, ce qui donne lieu à travestissements (le suisse Lüthi), étalage d’actes ordinaires de la vie de l’artiste (Gilbert et George), mutilations (Gina Pane).

4- L’art Conceptuel, 1965: A l’origine, Duchamp (la pensée est supérieure à l’oeuvre). Conduit souvent à une simple présentation écrite, ce qui montre les limites d’un art qui finit par rejeter l’objet artistique en agitant concepts et idées avec la froideur d’une formule mathématique.
Les italiens Manzoni et Boetti

L’américain Kosuth (l’une de ses œuvres les plus connues présente une chaise, sa photo, la page de dictionnaire qui en donne la définition: sont mis ainsi en relation, l’objet réel, et sa représentation par l’image et le langage).

En France, le groupe BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Torini), mouvement fugitif (1966/67) dont les quatre artistes se sont partagé le vocabulaire pictural: Buren les bandes verticales, Mosset les cercles, Parmentier les bandes horizontales, Torini les touches en semis régulier. La peinture est réduite à une matérialité vide de sens.

5- Arte Povera, 1965/66: C’est le critique d’art Germano Celant qui regroupe sous cette étiquette les artistes italiens Boetti, Kounellis, Merz, Pascali, Pistoletto. Le but est de représenter la vie quotidienne sous ses aspects les plus ordinaires, en s’opposant à l’art scientifique comme à la représentation. Il s’agit d’élever la pauvreté (des matériaux, des moyens, des effets) au rang d’art. On va donc privilégier les techniques artisanales et frustes (feu, hache, …), les matériaux bruts (terre, chiffons, …), et refuser les techniques artificielles d’exposition.

6- Figuration narrative, 1965: Ont été regroupés sous cette appellation  par le critique d’art Gassiot-Talabot des artistes qui refusent tout autant l’abstraction que le Pop Art (trop américain) tout en restant relativement fidèles à la peinture. Pratiquant une introspection de la société, ils veulent que l’art devienne un outil de communication militant, lisible et social. Attachés à l’image, ils utilisent des moyens divers: collage, peinture, photo, sérigraphie, …)

Adami, Arroyo, Télémaque, Stampfli, Aillaud, Cueco, Erro, Monory, Rancillac, Fromanger, Klasen, Cremonini, etc.

N.B. L’usage de la sérigraphie mènera à en distinguer une branche sous le terme de Mec Art (Mechanical Art) qui vise à faire apparaître la structure de la photographie sur la toile par l’usage de trames produisant décomposition des couleurs et effets de moirages (Alain Jacquet).

7- Land Art, 1966: Le terme n’apparaît qu’en 1969, et recouvre un intérêt pour la nature, le site, témoigné par des actions et événements sur un cadre naturel (souvent à très grande échelle), manifestations souvent éphémères enregistrées en vidéo, photographiées, diffusées sur supports imprimés. Essentiellement américain (grands espaces vierges), il utilise deux démarches: l’action sur le lieu, ou la récolte de matériaux agencés ensuite dans une galerie.

Artistes: les américains Smithson, Heizer, Oppenheim, l’anglais Richard Long.

 

III- LES NOUVEAUX RÉALISTES:

En 1986, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, une exposition rétrospective était présentée avec l’aide de Pierre Restany, critique d’art à l’origine de la naissance du mouvement (plus exactement, du regroupement des artistes) et du nom qui lui fut donné. Y étaient présentés: Arman, César, Christo, Deschamps, Dufrêne, Hains, Klein, Raysse, Rotella, Nicki de Saint-Phalle, Spoerri, Tinguely. Douze artistes seulement, dont l’un (Christo) refuse d’être considéré comme appartenant au mouvement, et un autre (Klein), totalement hors norme, n’a pas grand-chose à voir avec la démarche supposée commune.

 

1- Historique: 

1966: fondation du groupe en 1960 chez Klein, avec Restany, Tinguely, Arman, Spoerri, Hains, Dufrêne, Villeglé, avec l’adhésion de César et Rotella absents. Plus tard rejoindront le groupe Nicki de Saint-Phalle (1961), Christo et Deschamps (1962). Tous ont une activité déjà affirmée, et Klein et Restany joueront le rôle de catalyseur en dégageant une attitude commune vis-à-vis de l’objet et de sa re-création esthétique à travers l’acte d’appropriation.

 

2- Principes:

– Non-intervention de l’artiste sur les matériaux utilisés (de fait très vite les aménagements sont plus ou moins élaborés)

– L’idée: dans une société au seuil de l’abondance, récupération des ses objets quand ils ne participent plus au décor quotidien, quand ils sont parés des couleurs violentes de la publicité, quand ils sont devenus résidus et déchets.

– Présentation avec des choix personnels significatifs de la démarche de chacun

– Hormis pour Raysse, le choix se porte sur des objets usés, fragmentaires, et le processus d’utilisation n’intervient qu’à la fin du cycle d’utilisation.

  • Dévaluation de l’habileté d’exécution et des apprentissages: il suffit de prendre des éléments existants et de les exposer. un certain nombre d’artistes sont d’ailleurs autodidactes.

 

3- Les artistes:

 

SPOERRI (Daniel Feinstein)

Né en 1930 en Roumanie, vit en Suisse à partir de 1942. Études de commerce, de danse classique, de mime. Danseur étoile à l’opéra de Berne, il se décide en 1959 pour une carrière nouvelle. Au début des années 60, il invente les tableaux-pièges où “des objets trouvés au hasard sont fixés tels quels”. Passent à la verticale des reliefs de repas, des fonds de tiroirs, etc. En 1968 il ouvre un restaurant et une galerie (eat art) à Düsseldorf et conserve les fins de repas dans la résine pour de nouveaux tableaux-pièges. Dans les années 70, natures mortes avec des cadavres d’animaux (Les taupes, 1970), dans les années 80, assemblages baroques qui réunissent tapisseries, objets de rebut, signes religieux. Années 90, collages inspirés de planches médicales.

 

ARMAN (Armand Fernandez)

né en 1928 à Nice. 1946/49: Arts décos de Nice. 1949/51: École du Louvre à Paris. Fait son service militaire en Indochine. En 1954, il découvre l’oeuvre de Schwitters et est cosignataire du manifeste des NR en 1960. En 1944, il part pour New York et se fera naturaliser américain en 1972.

Au début, il est fauve, puis tente l’abstraction. Klein lui dit: “C’est très bien ce que tu fais, mais il y en a 2000 comme toi. Il te faut trouver ton propre langage”. Langage qui se fondera sur la redécouverte de l’objet, d’abord sous forme d’empreintes (Cachets, 1955/56), Allures (1959). En 1960 apparaissent les Poubelles: dans la galerie d’Iris Clert où Klein a exposé le vide (1960), il montre le plein (espace rempli totalement de déchets), point de départ des Accumulations aux démarches variées: hasard (objets hétéroclites), portraits symboliques, objets identiques juxtaposés ou organisés, constructions pour sculptures de bronze. En 1960, les Colères brisent et morcellent les objets, puis les Coupes les débitent en tranches. Travail continu d’appropriation qui conduira en 1990 un glissement de l’accumulation à la collection.

 

CÉSAR (César Baldaccini, 1921-1998)

né à Marseille, études aux Beaux-Arts de Marseille, puis de Paris.

Dans les années 50, il sculpte au fer à souder des ferrailles de récupération “qui ne coûtent rien”. En 1960, premières Compressions: tôles, papiers, cartons, bijoux, voitures,… Vers 1970, premières Expansions (coulées de mousse de polyuréthane), empreintes humaines moulées en bronze (Pouce, 1964), objets enveloppés dans du plexiglas (machines à écrire, chaussures, …). En 1980, il revient aux compressions de voitures, puis réalise de grandes sculptures urbaines (Centaure) et une série d’autoportraits (Grande serpillière).

 

TINGUELY Jean (1925-1991)

Né en Suisse (Fribourg), il quitte l’école à 14 ans pour travailler, puis suit de 1940 à 1945 les cours de l’école des arts appliqués de Lausanne. En 1955, il participe à l’exposition “le mouvement” consacrée à l’art cinétique, et en 1960 rejoint les NR.

“La nouvelle approche perceptive du réel passe par la machine, le moteur électrique”.

En 1954-59, une volonté de dérision à l’égard des artistes de l’abstraction lyrique l’amène à chercher à rendre mobiles des tableaux de Kandinsky ou Malevitch pour y introduire la dimension du temps et proposer au spectateur des œuvres en mouvement continuel (Machines à peindre). Puis viennent les Balubas, “des choses très violentes avec des plumes, des grelots, des choses sauvages et très joyeuses”, la période Junk, où l’objet est construit avec des éléments naturalistes (fourrure, plume) qui en accentuent l’aspect hétérogène et dérisoire. En 1967, ce sont les Rotozazas, machines peintes en noir qui envoient des ballons, en 1970 les Métas, énormes machines qui se meuvent bruyamment sur des rails, en 1980 il ajoute des plumes, des ampoules, des crânes et dentiers animés.

A noter la valeur graphique d’un élément prédominant, la roue (symbole du mouvement éternel).

 

Nicki de SAINT-PHALLE (1930-2004)

Née à Neuilly-sur-Seine, passe son enfance à New York. De graves problèmes d’enfance la perturbent au point qu’elle est atteinte de troubles nerveux en 1944. En 1945, elle est à Paris, commence à peindre en autodidacte en 1954, rencontre en 1960 Tinguely avec qui elle vit, et qu’elle épousera en 1971.
Son œuvre est inscrite dans sa vie, psychothérapie personnelle, combat de la femme pour son identité: il lui faut “tuer” sa mère castratrice. De 1954 à 1956 elle peint des œuvres encombrées, schizophréniques. En 1958-60, elle inclut des objets dérisoires dans du plâtre sur bois, et en 1961 accomplit son premier geste vengeur, Portrait of my love, simulacre d’un corps avec chemise et cravate, dont la tête est une cible sur laquelle le spectateur est invité à lancer des fléchettes. La même année, les Tirs invitent à tirer à la carabine sur des sacs plastiques remplis de couleur qui dégouline sur des objets de rebut. Après le cycle transitoire de la Mariée apparaissent les Nanas en polyester bariolées de couleurs vives au dessin circulaire soulignant les seins, le ventre et les fesses. En 1981-82, la découverte de Gaudi la conduit à commencer en Toscane un jardin fantastique. La mort de Tinguely provoque un passage à vide, puis des bas-reliefs animés à son hommage. En 1990 enfin, elle reprend ses oeuvres de 1960 pour en faire des bronzes.

 

Gérard DESCHAMPS

Né à Lyon en 1937. Après des oeuvres non figuratives, il réalise en 1957 des accumulations de lingerie féminine XIXe siècle, puis des assemblages de rebuts manufacturés artistiquement pliés, hauts en couleurs, en emboîtages de plastique transparent. Sa spécialité “dessous féminins” en a fait l’artiste le plus interdit d’Europe.

 

Martial RAYSSE:

Né à Golfe Juan en 1936. Après des études de lettres, il choisit la peinture en 1955, rassemble en 1956 des objets usuels dans des reliquaires de plexiglas, et en 1960 adhère au mouvement des NR. Jusqu’en 1969, il va s’approprier la photo pour la transformer, crée un type de femme édulcoré qu’il agrémente de mouches, araignées, en plastique, de néon, etc. Univers aseptisé, coloré, d’objets usuels rutilants. De 1963 à 1975, la série Made in Japan reproduit façon “pop” les grands maître classiques (Ingres entre autres), en même temps qu’il se passionne pour la vidéo et le cinéma. En 1977, il fait curieusement volte-face et retourne à la peinture avec ses thèmes classiques; mythologies, natures mortes, nus.

 

Yves KLEIN (1928-1962)

Né à Nice de parents peintres. En 1948, il adhère aux Rose-Croix, fait un séjour à Londres (1949-50), puis au Japon (1952-23). Cofondateur du NR,  il a multiplié les démarches: théoricien de l’art, cinéaste, décorateur d’opéra, sculpteur, etc. Son œuvre se déroule schématiquement en deux périodes: les Monochromes et les Empreintes. Il commence les premiers en 1949, recherchant l’impact de la couleur pure. En 1958, la lecture de Bachelard (L’air et les songes) le conduit à créer un bleu particulier (correspondant d’ailleurs à la mystique des Rose-Croix) dit IKB (International Klein Blue), qu’il dépose en 1958 avec la liste des personnes autorisées à l’utiliser. Bleu qu’il applique à différentes surfaces ou objets, puis qu’il utilise pour des empreintes en en badigeonnant des femmes qui imprègnent la toile et y laissent leur silhouette. En 1960, il utilise le feu en brûlant des couches de peinture au chalumeau, étudie l’air en transportant sur le toit de sa voiture une toile blanche, réalise des performances (saut dans le vide).

Mi-mystificateur, mi-créateur, la mystification servant la création, il fur un précurseur génial qui a inventé à l’avance Body Art, Minimalisme, Conceptualisme.

 

LES AFFICHISTES:

François DUFRENE (1930-1982)

Né à Paris. Poète, il adhère au Lettrisme d’Isidore Isou en 1946 et crée en 1953 l’Ultralettrisme, pour une déconstruction du langage, avant que d’adhérer en 1960 au groupe des NR. En 1957, premiers dessous d’affiches: il recueille des affiches lacérées qu’il présente à l’envers, profitant de la dégradation que leur ont fait subir la colle et le salpêtre: marouflées et vernies, elles sont les faux reflets (effacés, et inversés) d’une réalité sociale.

Mimmo ROTELLA :

Né en 1918 en Italie (Catanzaro). Etudes à l’Académie des Beaux-Arts de Naples. En 1953, après un séjour à l’Université de Kansas City, il rentre à Rome et décide de ne plus peindre car “tout a déjà été fait”. Après avoir abordé de multiples styles, il décolle alors des affiches qu’il maroufle sur toile pour mettre en évidence le langage de la rue. En 1962, il expérimente la reproduction par frottage sur papier, en 1963 pratique le Mec Art, en projetant des photos sur toiles sensibles. En 1968-73, il invente l’Artypo, en agençant photographies et macules d’imprimerie qu’il traite pour leur donner un autre sens, et en 1980 il utilise le fait que, passé le délai de location, les propriétaires de panneaux d’affichage occultent les affiches par un papier monochrome, pour donner à voir ce nouvel état, l’affiche voilée.

Raymond HAINS:

né à Saint-Brieuc en 1926, il fait des études aux Beaux-Arts de Rennes; En 1950, pratique la photographie, puis (1960) utilise ses premières affiches décollées, adhère au NR en 1960, met en exergue sur des palissades le décollage de témoignages électoraux et politiques. Puis il évolue de manière différente, en se rapprochant du Pop Art (1964), en mettant en place un système auto-référentiel qui confronte ses propres souvenirs à l’histoire (1970), et plus récemment en utilisant des captures d’écran informatique (Mackintoshages).

VILLEGLE:

Né à Quimper en 1926, études aux Beaux-Arts de Rennes où il rencontre Hains, puis architecture à Nantes. Après un ensemble de sculptures faites avec des débris du mur de l’Atlantique, il devient dès 1949 décolleur d’affiches lacérées, classe et montre ses décollages comme “reflets de la culture dominante”, recueille des débris qu’il transpose sur toile et qu’il titre d’après le lieu et la date de l’arrachage.

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