Claude Gellée dit Le Lorrain

 

La carrière de Claude Gellée (dit Le Lorrain, 16001682) se situe pour l’essentiel entre 1625 et 1675. C’est assez dire qu’elle couvre la majorité d’un siècle par ailleurs foisonnant tant en artistes qu’en «courants. » La peinture semble se morceler, se différencier, et la commodité amène â caractériser d’un mot les écoles «nationales» : luminisme espagnol, baroque flamand, réalisme hollandais, classicisme français. Mais un schéma aussi simpliste ne peut rendre compte de la diversité des styles, d’autant qu’il n’intègre pas la complexité des échanges européens : un mécénat éclectique ignore, de fait, les frontières, la multiplication des collectionneurs engendre un véritable commerce d’art, et par ailleurs Rome, creuset où se mêlent toutes les tendances, accueille et forme des artistes de tous pays.

 

C’est justement à Rome que Le Lorrain, comme Poussin, s’installe définitivement dès 1627. Né à Chamagne (près de Lunéville), il n’a jusque-là pas eu de carrière propre, et les hasards de l’emploi l’ont conduit de l’atelier de Tassi à Rome à celui, peut-être, de Wals à Naples, puis à travailler avec Deruet aux décors de l’église des Carmélites de Nancy. Il semble que dès 1627 il ait acquis un renom qui lui vaut des commandes.

Troisième de cinq garçons, il est orphelin à 12 ans. Parti pour Rome en 1616, peut-être avec un parent, il s’y installera définitivement, ne s’en éloignant que pour deux brefs séjours à Naples et à Nancy.

C’est dire que sa formation ne doit pas grand-chose à la France. Sa première école est celle d’Agostino Tassi, portraitiste et paysagiste de style plutôt classique.

 

La Rome du XVIIe siècle est une fourmilière où se côtoient nombre d’artistes étrangers venus parfaire leur formation, et des Italiens de toutes régions.

Le Lorrain va se trouver en contact avec ce vivier de peintres, et deux éléments essentiels fonderont sa démarche artistique : les relations qu’il entretient avec le milieu Nordique, le classicisme romain. Du premier, il acquiert une vision minutieuse, du second le processus d’idéalisation de la nature qui fera de lui, avec Poussin, le représentant essentiel du paysage lyrique.

Il puise ses sujets dans la littérature classique et dans la religion, les installe dans des paysages idylliques inspirés de la campagne romaine et jalonnés d’architectures antiques réinventées. Imprégnée de la philosophie catholique, sa nature est un monde d’ordre et de paix, où jamais n’est figurée la violence, jamais la lascivité, une nature que l’on a qualifiée d’ « arcadienne », du nom de cette région pastorale de la Grèce mythique habitée par les dieux.

Vers 1630, il commence le Liber Veritatis (British museum), album dans lequel il reproduit jusqu’à sa mort les tableaux qu’il exécute, y mentionnant ses sujets et ses acheteurs (peut-être pour en éviter les copies). Précieux document qui est aujourd’hui notre plus importante et plus sûre source de renseignements.

Ainsi, si nous ne savons pas grand-chose de sa vie, avons-nous du moins une bonne connaissance de sa production.

 

Une production subtilement savante, alors qu’on l’a parfois dit illettré, qui ne laisse rien au hasard : thèmes nourris des poètes latins Ovide et Virgile, proportions géométriquement calculées, symbolisme des couleurs et du paysage, organisation complexe qui, sur chaque tableau, mais aussi de l’un à l’autre, déroule l’espace et le temps.

 

 

 

 

SON STYLE

 

Poussin, Lorrain, sont considérés ensemble comme les représentants du classicisme, ce qui suppose, selon le théoricien Bellori (1672) un idéal d’équilibre, une nature corrigée par la raison. Fondé sur l’humanisme de la Renaissance, le classicisme reconduit, par l’étude de l’Antiquité classique, par l’analyse des grands modèles du XVIe siècle (et particulièrement Raphaël), l’idée platonicienne de la Beauté suprême.

Il n’en faudrait pas pour autant conclure à l’artificialisme. La vision du Lorrain est éminemment naturaliste, fondée sur l’étude de la campagne romaine. Mais une campagne ordonnée de façon claire et simple, soumise à une inspiration initiée par Théocrite, reprise par Virgile.

 

Ses compositions

Elles font appel à quelques principes fondamentaux répondant à un schéma scénique :

  • premier plan où se joue l’action, éventuellement d’ailleurs anecdotique et secondaire;
  • opposition symétrique latérale des décors (arbres ou bâtiments);
  • répartition des formes, gradation lumineuse, flou des lointains, structurent la profondeur.

 

Lumière et temporalité

Généralement, et particulièrement dans les figurations de ports, le soleil est situé à l’horizon; il génère les fuyantes, conduit l’oeil du spectateur en suggérant l’immensité, que les bateaux vont affronter…

Le voyage, son déroulement dans le temps, est thème courant au XVIIe siècle, d’autant qu’il récupère l’idée chrétienne de vanité et d’éphémère.

Mais la traversée que suggère Le Lorrain est celle de la vie où le soleil, à l’infini, se propose comme «l’inconnu, l’ineffable, métaphore de Dieu» (H. Diane Russell, Catalogue de l’exposition 1983). 

Parallèlement, en dépit de son substrat mystique, la lumière se fait le véhicule essentiel de la vie. De par sa circulation à l’intérieur du tableau, elle anime les détails, les graduant, les diversifiant, dans l’infinité de ses nuances, renvoyant peu à peu chaque élément du paysage à tous les autres. Et son action dissolvante conserve à la nature son devenir.

Le Lorrain refuse de figer le temps, poursuit la saisie de l’instant, en arrive même à tenter de rendre avec précision l’heure où se déroule l’action.

Marcel Roethlisberger (Claude Lorrain, the paintings, critical catalogue 1961) a observé que près de la moitié de ses oeuvres se constitue en paires : or, les pendants reçoivent la lumière de deux directions opposées.

Selon le sens normal de lecture, la lumière venant de gauche signifie le matin (et ordonne les tons froids du paysage), celle située à droite évoque le soir (et commande des couleurs chaudes et brunes).

Système binaire d’opposition que justifie parfois le sujet, mais que commandent aussi, souvent, des correspondances symboliques : ainsi un épisode héroïque ou tragique se déroulerait de préférence le matin, laissant aux scènes pastorales et idylliques l’atmosphère vespérale.

Ces « pendants » de même format lui permettent de suggérer le monde dans sa totalité : mer, terre et ciel. Les thèmes s’y répondent, les compositions en sont semblables, parallèles ou plus souvent symétriques, la ligne d’horizon y est placée à la même hauteur, et l’éclairage y signifie le jour qui passe, matinal pour l’un, vespéral pour l’autre.

 

 

 

 

LES SUJETS

 

Rien n’est gratuit dans la peinture de Claude Lorrain. Cet artiste réputé fruste sert avec exactitude une fable qu’il emprunte à la somme de culture que distille le climat romain.

Ses sources sont littéraires : les Métamorphoses d’Ovide, qu’il expurge de toute référence violente ou érotique, L’Ane d’or d’Apulée, l’Iliade, l’Enéide, la Bible, Les Géorgiques de Virgile,etc.

L’étude précise de ses tableaux montre qu’il analyse soigneusement les textes auxquels il se réfère, ce qui fait pièce à l’opinion généralement répandue que pour lui le sujet ne compte pas. Si ce dernier a pu longtemps apparaître aux yeux du public comme secondaire, c’est parce que l’identification en est souvent difficile, et que d’autre part la prégnance du paysage, du décor, de l’atmosphère lumineuse, semble dénier aux personnages, à l’action, tout rôle majeur. Le problème est qu’il s’agit là d’une vision généralisatrice du monde, un monde total dont l’homme participe, dans lequel il baigne, simple élément de l’harmonie de la nature, à laquelle il est intimement lié.

Le sujet guide et ordonne figure humaine et décor pour qu’ils délivrent ensemble l’essence du message : ainsi les arbres, dans leurs espèces et dans leurs formes, sont choisis en fonction de l’esprit du thème, tandis que leur mouvement souligne l’action. Les édifices diffèrent subtilement (ruiniformes, par exemple, dans les pastorales) tandis que les couleurs se plient aux conventions admises : le bleu exprime la nature divine et la sérénité, le rouge la puissance de l’amour, le violet la soumission, les verts espoir ou servitude.

 

Quelques tableaux :

1630- Paysage fluvial

1631- Le moulin

1631- Siège de La Rochelle par Louis XIII

1636- Vue du Campo Vaccino

1636- Vue d’un port avec le Capitole

1637- Marine avec combat sur un pont

1639- Port de mer au soleil couchant

1639- Fête villageoise (pendants)

1641- Port d’Ostie avec sainte Paule

1643- Saint Georges et le dragon

1643- Débarquement de Cléopâtre à Tarse

1650- Port d’Ostie avec sainte Paule

1645- Céphale et Procris réunis par Diane

1645- Jugement de Pâris

1646- Ulysse quittant l’île des Phéaciens

1655- Marine avec combat sur un pont (Constantin et Maxence?)

1656- Ariane et Bacchus

1664- Psyché devant le château de l’Amour

1677- Voyage de Jacob

1677- Paysage pastoral

1680- Le Parnasse

 

On constate que les thèmes en sont religieux (sainte Paule, saint Georges, Jacob), mythologiques (Pâris, Ulysse, Céphale), historico-littéraires (Cléopâtre, Constantin.

Peu de tableaux sans sujets de ce type, et souvent ils sont dits simplement “paysage” ou “marines” parce que l’on n’a pu en retrouver les sources.

 

 

 

LES TABLEAUX : Ulysse et Chryséis, Pâris et Œnone

 

L’appariement marine/paysage présente pour Gellée le double avantage de proposer un contraste formel et une recréation du monde dans sa totalité terre/ciel. Notons que si chaque tableau est une entité, une subtile asymétrie de composition indique qu’il ne peut se comprendre qu’avec son pendant.

  • En règle générale, tous les pendants ont mêmes dimensions, mais aussi même hauteur d’horizon, mêmes proportions internes, éclairages inversés, composition et atmosphère opposées, thèmes analogues ou correspondants.
  • Observons selon cette trame Ulysse et Chryséis et Paris et Œnone. Il y abien mêmes formats (1,19 x 1,50), même horizon (et points de fuite sensiblement au même endroit : légèrement à gauche du centre), situation du soleil en opposition (à gauche pour Ulysse, à droite dans Pâris) suggérant lumières matinale et vespérale.
  • La juxtaposition des deux toiles permet de percevoir assez vite un équilibre d’ensemble du décor : aux grandes masses des bâtiments de gauche dans Ulysse répondent, à droite, les grands arbres sous lesquels sont assis Pâris et Œnone. Une succession d’horizontales aligne les différents plans spatiaux: d’abord quai et talus, puis troupeaux (circulant dans le même sens et, dans les deux cas, traversant l’eau), emmarchement et quai, jetée et pont… Mais l’étude des correspondances décèle bien d’autres finesses.

 

L’organisation s’en fait sur deux registres, en parallèle et en opposition.

  • Parallèlement :
  • à droite, deux colonnes dans Ulysse et Chryséis, deux arbres pour Pâris et Œnone; 
  • à gauche se donnent la réplique les architectures;
  • à droite, même oblique au bas des deux tableaux (voile abaissée d’un côté, tronc de l’autre). Les structures compositionnelles se révèlent analogues, mais non équivalentes.
  • En opposition : les “héros” sont, dans Ulysse et Chryséis, en haut et à gauche, en bas et à droite dans Paris et Œnone, mais groupés par trois dans les deux cas, et dans les deux cas deux personnages essentiels et un «faire valoir» (Chryséis/Chrysès, Ulysse; Pâris/Œnone, une figure féminine) le lien est l’amour (paternel, conjugal). Les boeufs, à gauche dans le port, sont plus massivement groupés à droite dans le paysage. Au vaste plan marin de l’un fait contrepoint dans l’autre un lac lointain.
  • Sur le plan des motifs, contrastent :
  • bâtiments prédominants (travail humain) et nature triomphante (oeuvre divine),
  • rigidité et souplesse,
  • mer et rivière,
  • ciel limpide et masses nuageuses,
  • montée sans heurt vers l’horizon et succession de ressauts…
  • Et, plus généralement, l’agitation relative et la quiétude apparente :
  • la multiplication des verticales engendre une sensation dynamique, la répétition d’horizontales apaise.
  • Le nombre et les gestes des personnages, l’agitation de l’eau, indiquent, comme dans tous les ports de l’artiste, une animation qui connote l’idée de départ;
  • en contraste, le statisme de Pâris et Œnone, comme lovés dans l’angle du tableau, laisse supposer le calme et la quiétude qui conviennent au paysage pastoral.

Cela pour le principe général et dans une première lecture

 

Analyse des oeuvres en regard du mythe

Les deux sujets sont référés à l’Iliade, dans un ordre chronologique d’ailleurs inversé, justifié sans doute par une réalité historique (Ulysse ramène Chryséis le matin) et une volonté symbolique (soir des amours de Pâris et Œnone).

 

Pâris et Œnone :

selon une note de l’artiste sur le dessin préparatoire, le thème est tiré du Ravissement d’Hélène de l’écrivain Du Souhait, considéré à l’époque comme traduction authentique de l’Iliade. 

L’on sait que lors de la naissance de Pâris, les devins ayant prédit qu’il causerait la ruine de son pays, Priam avait confié au berger Agélaos le soin de le tuer.

Celui-ci l’épargne et l’élève sans lui révéler son origine.

Alors qu’il n’est encore que berger, Pâris épouse une nymphe des fontaines, Œnone. Et tandis que tous deux gardent les troupeaux, il grave le nom de sa compagne sur les écorces (d’où, sur la toile, le geste d’Œnone vers le tronc), lui jurant que, si jamais il l’abandonne, les eaux du fleuve Xanthosreflueront. «Ô beau fleuve Xanthe, écrit Du Souhait, rebroussez votre cours.., car le beau Pâris qui faisait tant d’estat d’aimer Hélène s’est rendu maintenant infidèle»…

  • La toile est fidèle au texte : le fleuve déjà reflue, qui se perd en des méandres insaisissables. L’atmosphère crépusculaire annonce l’abandon de Pâris tout autant que les désastres qui s’ensuivront (guerre de Troie, mort d’Œnone). Tout l’ensemble s’en trouve dramatisé.
  • Encadrée de décors à la manière théâtrale habituelle au Lorrain, la scène installe au premier plan les protagonistes du drame, essentiels puisqu’ils en sont l’origine et la raison : Œnone en blanc et bleu (semi divinité), une nymphe en jaune (peut-être allégorie du mariage), Pâris en rouge (amour).
  • La nature n’est bucolique que d’apparence. Le ciel s’embrase, flamboie derrière les arbres. Notre oeil, pour saisir l’horizon, doit enjamber les talus qui jalonnent l’espace, le barrent, comme pour laisser présager le chemin difficile dans lequel va s’engager Pâris, entraînant avec lui tout son peuple.
  • Une menace plane, que confirment, autour des arbres épanouis, les troncs inclinés ou brisés qui symbolisent le bonheur perdu des deux amants. Notons enfin que les architectures ruiniformes, si elles se conforment à la traduction usuelle du paysage idyllique par le peintre, connotent aussi la catastrophe, la destruction de Troie.

 

Ulysse ramenant Chryséis à son père :

Le soleil émergeant à l’horizon projette l’ombre puissante du navire, sur laquelle se découpent en contre-jour les silhouettes des acteurs anonymes, marchands, pécheurs, voyageurs, qui peuplent le port. A la différence de la peinture précédente, tout ici est pâle et froid : ciel jaune, bleus dominants.

C’est que la scène se passe le matin (et l’éclairage vient de gauche), au moment exact de l’événement que décrit Homère «Ulysse arrive à Chrysé conduisant la sainte hécatombe (sacrifice de cent boeufs). Sitôt franchie l’entrée du port aux eaux profondes, on plie les voiles, on les range dans la nef noire; vite on lâche les étais, on amène le mât jusqu’à son chevalet, et on se met aux rames, pour gagner le mouillage. On jette les grappins et on noue les amarres. Après quoi on descend sur la grève, on y débarque l’hécatombe que l’on destine à l’archer Apollon, et Chryséis sort de la nef marine. L’industrieux Ulysse la conduit à l’autel et la remet aux mains de son père, en disant « Chrysès, Agamemnon m’a dépêché pour te mener ta fille et offrir à Phœbosune sainte hécatombe au nom des Danaens. Nous voulons apaiser le dieu, qui vient de lâcher sur les Argiens des angoisses lourdes de sanglots. »…

Il convient de rappeler que l’Iliade commence précisément au moment où Chrysès, prêtre d’Apollon, supplie ce dernier de faire en sorte que sa fille, prisonnière des Achéens, lui soit rendue. Le dieu, écoutant sa prière, décime de ses flèches l’armée grecque jusqu’à ce que, conseillé par le devin Calchas, Agamemnon se décide à renvoyer Chryséis. La colère d’Apollon apaisée, les choses n’en seront pas pour autant simplifiées. Pour se consoler de la perte de sa captive/maîtresse, Agamemnon prend à Achille celle qui lui était échue, Briséis. Et Achille mortifié se retirera de la guerre, causant par son absence la défaite des Achéens.

 

Il s’agit donc ici, entre deux épisodes néfastes, d’un moment d’accalmie, où le bénéfice du renoncement d’Agamemnon est supposé acquis. Le Lorrain en rend compte, apaise la composition en amples verticales qui structurent l’espace jusqu’à l’horizon de leurs répétitions, soulignées par les fuyantes qui, toutes, convergent vers le soleil.

Sur le quai, des personnages vaquent à leurs occupations et se désintéressent de l’événement, d’où la curieuse sensation d’une scène déroulée sur deux plans diachroniques.

  • Le premier, espace de figurants en costumes du XVIIe siècle (spectateurs aujourd’hui et ici d’un drame d’un autre âge) dont la variété et l’exotisme témoignent du cosmopolitisme naturel à un port tout autant que du goût du voyage commun à l’époque. L’on sait que Le Lorrain faisait quelquefois appel à un spécialiste des figures : serait-ce la raison de cette dichotomie?
  • Il semble bien plutôt qu’il y ait volonté de confirmer l’aspect théâtral, de constituer là le simple et nécessaire écran qui renvoie, par-delà la transition des boeufs, au lieu historique,espace second mais essentiel, et pourtant secondaire puisqu’il ne changera pas le cours des événements : le haut de l’escalier, où, vêtus à l’antique, se tiennent Ulysse, Chryséis, Chrysès.

Donc, d’un tableau à l’autre, Claude Gellée accumule les détails signifiants de la légende. Le lien qui les relie n’est pas simple référent historique. Dans les deux cas se pressent une menace. Dans les deux cas, faiblesses et passions humaines auront des conséquences dramatiques pour l’histoire.

Et, de part et d’autre, l’éclairage, plus que tout, véhicule l’idée : flamboyant, générateur d’ombres denses d’un côté, glacial de l’autre où la “nef noire”, occultant le soleil, est sinistre présage.

 

C’est encore de drame qu’il s’agit dans la toile de Poussin (1594/1665), Orphée et Eurydice, elle aussi paysage bucolique. Poussin, bien plus que Le Lorrain, représente le paysage classique. Si le premier manifeste la fuite du temps, le second l’arrête. Chez Gellée la lumière génère les formes que du même coup elle fluidifie, les animant d’une vie d’autant plus évidente que s’en exprime l’éphémère. Poussin, lui, construit en masses lourdes, denses, pétrifiées, un paysage qu’un éclairage artificiel, dirigé avec précision, solidifie et pérennise. Ce que relève Huyghe quand il range le peintre parmi ceux qui « aiment la terre, la nature du sol. » Terre qu’une armature compositionnelle rigide organise en une géométrie souveraine, dessinant avec précision les volumes, jouant sur les analogies formelles pour rythmer l’espace.

 

Orphée et Eurydice, l’un des tableaux les plus réussis dans le genre par l’artiste, est particulièrement significatif.

S’il s’agit de lumière, notons déjà que Poussin se garde bien de situer le soleil, ou d’adopter un éclairage rasant. Celui-ci est latéral, frappe de façon égale les détails dont il affirme la construction volumétrique.

Théâtral comme chez Le Lorrain, encadré de décors qui font refluer la toile de fond où se découpent les architectures, l’espace se construit, de l’avant à l’arrière, avec une égale fermeté.

Une série de rappels le structurent en profondeur et linéairement : répétition des arrondis des talus, symétrie des arbres, reprise de formes semblables dans les architectures et la montagne, découpe et direction comparables des feuillages de droite et des nuages, des feuillages et fumées à gauche, eau-miroir où se reprennent en symétrie les motifs, opposition sombre/clair des talus flanquant le premier plan…

 

La légende d’Orphée est trop connue pour que nous ayons à y revenir.

Pour les sources littéraires, le premier texte qui y fasse référence est, de Virgile, les Géorgiques : «Alors que dans une course précipitée elle fuyait Aristée le long du fleuve, Eurydice, et elle devait en mourir, ne vit pas à ses pieds, caché dans les hautes herbes, un serpent monstrueux, habitant de ces rives » (Livre IV).

On la retrouve dans le Livre X des Métamorphoses d’Ovide : «Tandis que la nouvelle épousée, en compagnie de la troupe des naïades, erre à l’aventure dans l’herbe, elle tombe, le talon percé par la dent d’un serpent. »

Il semble que Poussin condense les deux textes, contracte le temps, et comme Le Lorrain dans Pâris et Œnone, laisse entendre le drame sans l’écrire. Moins subtilement, puisque le destin est bien présent dans la figuration du serpent. Mais comme Le Lorrain, Poussin fait appel à d’autres éléments suggestifs, porteurs d’atmosphère : nuées annonciatrices d’orage, avec lesquelles jouent en redondance des fumées étrangement exhalées on ne sait d’où, eau, surtout.

 

Il convient de préciser d’abord que l’eau, quand Poussin la représente, n’est jamais chez lui, comme chez Gellée, eau vivante, animée, courante. Elle est plan immobile, masse visqueuse et lourde, miroir de formes.

C’est au mythe de l’eau dormante, de «l’eau morte», selon le terme de Bachelard, qu’elle se réfère. Et paradoxalement, en dépit de sa solidité, de sa surface gelée, à l’idée de l’eau profonde.

Narcisse ici redouble Orphée pour suggérer le redoutable gouffre infernal, et la barque anodine qui glisse dans le silence est bien sans doute celle de Caron…

Si, de façon plus précise, l’on se reporte a la légende d’Orphée, l’eau y apparaît sous ses deux formes infernale et terrestre, et dans toutes ses tendances archétypales (mort, passage, régénération, purification, liquide matriciel) :

  • dans sa descente aux « profonds séjours de l’Erèbe qu’enserrent les noirs flots fangeux du Cocyte et ses odieux roseaux, et l’eau croupissante d’un horrible marécage, et le Styx neuf fois les replie de son cours»;
  • lors de la mort d’Eurydice;
  • après celle d’Orphée, dont la tête, «arrachée de son cou marmoréen, roule emportée dans ses ondes par l’Hèbre Œagrien » (Virgile).

 

Les personnages de Poussin reconstituent le drame en ses temps successifs. Sur la scène proprement dite, premier plan où Orphée charme de sa lyre trois figures tout occupées à l’écouter; second plan où Eurydice, vêtue de jaune conformément à la symbolique antique du mariage, forme autour du serpent, avec le pêcheur, un groupement que précisent l’orientation de leurs regards et la symétrie de leurs gestes.

A l’arrière, baigneurs, barque, haleurs, spectateurs, sont dans leur anonymat comme les ombres de l’Erèbe futur. Celles que Virgile et Dante, dans l’ Enfer de ce dernier, rencontrent au cours de leur route. Et là est peut-être l’explication de la présence énigmatique du personnage éminemment masculin, face à Orphée, dont le vêtement et le visage évoquent les images de Virgile (en particulier dans les Stanze de Raphaël au Vatican).

 

 

ANNEXE : textes de L’Iliade

 

Prélude

Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel -pour l’achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d’abord divisa le fils d’Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille.

 

La peste

Qui des dieux les mit donc aux prises en telle querelle et bataille ? Le fils de Létô et de Zeus. C’est lui qui, courroucé contre le roi, fit par toute l’armée grandir un mal cruel, dont les hommes allaient mourant; cela, parce que le fils d’Atrée avait fait affront à Chrysès, son prêtre. Ohrysès était venu aux fines nefs des Achéens, pour racheter sa fille, porteur d’une immense rançon et tenant en main, sur son bâton d’or, les bandelettes de l’archer Apollon; et il suppliait tous les Achéens, mais surtout les deux fils d’Atrée, bons rangeurs de guerriers:

« Atrides, et vous aussi, Achéens aux bonnes jambières, puissent les dieux, habitants de l’Olympe, vous donner de détruire la ville de Priam, puis de rentrer sans mal dans vos foyers! Mais, à moi, puissiez-vous rendre ma fille! et, pour ce, agréez la rançon que voici, par égard pour le fils de Zeus, pour l’archer Apollon. »

Lors tous les Achéens en rumeur d’acquiescer :qu’on ait respect du prêtre! que l’on agrée la splendide rançon! Mais cela n’est point du goût d’Agamemnon,le fils d’Atrée. Brutalement il congédie Chrysès, avec rudesse il ordonne :

« Prends garde, vieux, que je ne te rencontre encore près des nefs creuses, soit à y traîner aujourd’hui, ou à y revenir demain. Ton bâton, la parure même du dieu pourraient alors ne te servir de rien. Celle que tu veux, je ne la rendrai pas. La vieillesse l’atteindra auparavant dans mon palais, en Argos, loin de sa patrie, allant et venant devant le métier et, quand je l’y appelle, accourant à mon lit. Va, et plus ne m’irrite, si tu veux partir sans dommage. »

Il dit, et le vieux, à sa voix, prend peur et obéit. Il s’en va en silence, le long de la grève où bruit la mer, et, quand il est seul, instamment le vieillard implore sire Apollon, fils de Létô aux beaux cheveux :

« Entends-moi, dieu à l’arc d’argent, qui protèges Chrysé et Cilla la divine, et sur Ténédos règnes souverain! O Sminthée, si jamais j’ai élevé pour toi un temple que t’ait plu, si jamais j’ai pour toi brûlé de gras cuisseaux de taureaux et de chèvres accomplis mon désir : fassent tes traits payer mes pleurs aux Danaens »

Il dit; Phoebos Apollon entend sa prière, et il descend des cimes de l’Olympe, le coeur en courroux, ayant à l’épaule, avec l’arc, le carquois aux deux bouts bien clos; et les flèches sonnent sur l’épaule du dieu courroucé, au moment où il s’ébranle et s’en va, pareil à la nuit. Il vient se poster à l’écart des nefs, puis lâche son trait. Un son terrible jaillit de l’arc d’argent. Il s’en prend aux mulets d’abord, ainsi qu’aux chiens rapides. Après quoi, c’est sur les hommes qu’il tire et décoche sa flèche aiguë; et les bûchers funèbres, sans relâche, brûlent par centaines.

 

La querelle

Neuf jours durant, les traits du dieu s’envolent ainsi à travers l’armée. Le dixième jour, Achille appelle les gens à l’assemblée. La déesse aux bras blancs, Héré, vient de lui mettre au cour cette pensée. Elle a souci des Danaens à les voir mourir de la sorte. Lors donc que tous sont là, formés en assemblée, Achille aux pieds rapides se lève et leur dit :

« Fils d’Atrée, j’imagine que nous allons bientôt, rejetés loin du but, retourner sur nos pas -du moins si nous pouvons échapper à la mort guerre et peste frappant ensemble finiront par avoir raison des Achéens! Allons, interrogeons un devin ou un prêtre -voire un interprète de songes : le songe aussi est message de Zeus. C’est lui qui nous dira d’où vient ce grand courroux de Phoebos Apollon, s’il se plaint pour un voeu, une hécatombe omise; et nous verrons alors s’il répond à l ‘appel du fumet des agneaux et des chênes sans tache, et s’il veut bien, de nous, écarter le fléau. »

Il dit et se rassied. Et voici que se lève Calchas, fils de Thestor, de beaucoup le meilleur des devins, qui connaît le présent, le futur, le passé, et qui a su conduire les nefs des Achéens jusques à Ilion par l’art divinatoire qu’il doit à Phoebos Apollon. Sagement il prend la parole et dit :

« Achille, cher à Zeus, tu veux qu’ici j’explique le courroux d’Apollon, le seigneur Archer : eh bien ! je parlerai. Mais toi, comprends-moi bien, et jure-moi d’abord de m’être un franc appui, en paroles et en actes. Je vais, j’imagine, irriter quelqu’un dont la puissance est grande parmi les Argiens, à qui obéissent tous les Achéens. Un roi a toujours l’avantage, quand il s’en prend à un vilain. II peut bien pour un jour digérer sa colère : il n’en garde pas moins pour plus tard sa rancune au fond de sa poitrine, jusqu’à l’heure propice à la satisfaire. Vois donc si tu es prêt à garantir ma vie. »

Achille aux pieds rapides alors lui répond :

« Rassure-toi, et, en toute franchise, dis-nous ce que tu sais être l’arrêt des dieux. Non, par Apollon cher à Zeus, à qui, Calchas, va ta prière, lorsque tu veux aux Danaens révéler les arrêts du ciel, non, tant que je vivrai, tant qu’ici-bas j’aurai les yeux ouverts, nul, près de nos nefs creuses, ne portera sur toi sa lourde main, nul entre tous les Danaens, quand tu nommerais même ici Agamemnon, qui aujourd’hui se flatte d’être de beaucoup le premier dans ce camp. »

Le devin sans reproche lors se rassure et dit :

« Ce n’est pas pour un voeu, une hécatombe omise, qu’ici se plaint le dieu. C’est pour son prêtre, à qui Agamemnon a fait affront naguère, en refusant de délivrer sa fille et d’agréer une rançon. Voilà pourquoi l’Archer vous a octroyé des souffrances et vous en octroiera encore. Des Danaens il n’écartera pas le fléau outrageux, avant qu’ils n’aient à son père rendu la vierge aux yeux vifs, sans marché, sans rançon, et mené à Chrysé une sainte hécatombe. Ce jour-là seulement, nous le pourrons apaiser et convaincre. »

II dit et se rassied. Et voici que se lève le héros, fils d’Atrée, le puissant prince Agamemnon. Il est des plus chagrins; terriblement ses entrailles se gonflent d’une noire fureur; ses yeux paraissent un feu étincelant. Et, d’abord, sur Calchas dardant un oeil mauvais, il dit :

« Prophète de malheur, jamais tu n’as rien dit qui fût fait pour me plaire. En toute occasion, ton coeur trouve sa joie à prédire le malheur. Mais, de bonheur, jamais tu n’en annonces, jamais tu n’en amènes. Et tu viens encore aujourd’hui déclarer, au nom des dieux, à la face des Danaens, que, si l’Archer leur cause des souffrances c’est parce que j’ai moi, refusé d’agréer la splendide rançon de cette fille, Chryséis. II est vrai j’aime mieux, de beaucoup, la garder chez moi. Je la préfère à Clytemnestre même, ma légitime épouse. Non, elle ne lui cède en rien, pour la stature ni le port, pour l’esprit ni pour l’adresse. Et, malgré tout cela, je consens à la rendre, si c’est le bon parti : j’aime mieux voir mon armée saine et sauve que perdue!

Mais alors, sans retard, préparez-moi une autre part d’honneur, pour que je ne sois pas, seul des Argiens, privé de telle part : ce serait malséant. Et -vous le voyez tous -ma part, à moi, s’en va ailleurs. »

Lors le divin Achille aux pieds infatigables dit :

«Illustre fils d’Atrée, pour la cupidité, tu n’as pas ton pareil! Et comment les Achéens magnanimes pourraient-ils te donner semblable part d’honneur? Nous n’avons pas, que je sache, de trésor commun en réserve. Tout ce que nous avons tiré du sac des villes a été partagé sied-il que les gens de nouveau le rapportent à la masse ? Quitte, pour l’instant, cette femme au dieu, et nous, les Achéens, nous te la revaudrons au triple et au quadruple, si Zeus nous donne un jour de ravager Troie aux bonnes murailles. »

Le roi Agamemnon en réponse lui dit :

« Non, non, ne cherche pas, pour brave que tu sois, Achille pareil aux dieux, à me dérober ta pensée : je ne me laisserai surprendre ni séduire. Prétends-tu donc, quand toi, tu garderas ta part, qu’ainsi je me morfonde, moi, privé de la mienne? et est-ce là pourquoi tu m’invites à rendre celle dont il s’agit ? Si les Achéens magnanimes me donnent une part d’honneur en rapport avec mes désirs et égale à ce que je perds, soit! Mais, s’ils me la refusent, c’est moi qui irai alorsprendre la tienne, ou celle d’Ajax, ou celle d’Ulysse -la prendre et l’emmener. Et l’on verra la fureur de celui chez qui j’irai !… Mais à cela nous songerons plus tard. Pour l’instant, allons! à la mer divine tirons la nef noire; formons une équipe choisie de rameurs; puis embarquons une hécatombe; faisons monter à bord la jolie Chryséis; enfin qu’un chef soit pris parmi ceux qui ont voix au conseil, Ajax, Idoménée, ou le divin Ulysse -ou toi-même, toi, le fils de Pélée, l’homme entre tous terrible, pour accomplir le sacrifice par lequel tu sauras apaiser le Préservateur. »

Cet assaut terminé de brutales répliques, ils se lèvent tous deux, rompant l’assemblée, près des nefs achéennes et, tandis que le fils de Péléc regagne ses baraques et ses bonnes nefs, escorté du fils de Ménoetios et de ses compagnons, le fils d’Atrée fait tirer à la mer une fine nef; il y met vingt rameurs choisis, il y embarque une hécatombe au dieu, il y conduit et installe luimême la jolie Chryséis. Enfin, montant à bord, l’industrieux Ulysse prend le commandement.

C’est ainsi qu’on embarque, et l’on vogue bientôt sur les routes de l’onde. L’Atride cependant ordonne à ses guerriers de purifier leurs corps. Ils se purifient donc, puis vont jeter leurs soufflures aux flots. Ils sacrifient ensuite à Apollon des hécatombes sans défaut de taureaux et de chèvres, au bord de la mer infinie; et la graisse en monte au ciel dans des spirales de fumée.

 

   Achille offensé

Voilà comme on s’occupe au camp. Mais Agamemnon ne révoque pas pour cela le défi qu’il a dès l’abord lancé à Achille. Il s’adresse donc à Talthybios et à Eurybate qui lui servent de hérauts et de diligents écuyers :

« Allez tous deux à la baraque d’Achille, le fils de Pélée, puis prenez par la main la jolie Briséis et emmenez-la. S’il vous la refuse, j’irai la lui prendre moi-même, en plus nombreuse compagnie, et il lui en coûtera plus cher ! »

Sur ces mots, il les congédie, avec rudesse il ordonne. Ils s’en vont à regret et, suivant le rivage de la mer infinie, ils arrivent aux baraques et aux nefs des Myrmidons. Ils trouvent là Achille, près de sa baraque et de sa nef noire, assis; et la vue des hérauts ne le réjouit guère. Tous deux, devant le roi, pris de crainte et pleins de respect, s’arrêtent, sans un mot, sans une question. Mais, en son âme, il comprend et il dit

« Salut! hérauts, messagers de Zeus et des hommes. Approchez vous ne m’avez rien fait. Agamemnon est seul en cause, qui vous envoie quérir la jeune Briséis. Allons ! divin Patrocle, fais sortir la fille et donnelaleur qu’ils l’emmènent Mais qu’euxmêmes en revanche me servent de témoins, devant les Bienheureux, et devant les mortels, et devant ce roi intraitable, si une fois encore on a besoin de moi pour écarter des autres le fléau outrageux ! Son coeur maudit est en fureur, et il n’est pas capable de voir, en rapprochant l’avenir du passé, comment les Achéens pourront près de leurs nefs combattre sans dommage. »

Il dit; Patrocle obéit à son compagnon. De la baraque il fait sortir la jolie Briséis; il la leur donne : qu’ils l’emmènent ! Et ils s’en vont le long des nefs des Achéens. La femme les suit à regret. Lors Achille brusquement se met à pleurer, et, s’écartant des siens, il va s’asseoir au bord de la blanche mer, les yeux sur le large aux teintes lie-de-vin; et, instamment, il implore sa mère, mains tendues :

” O mère, si tu m’as enfante pour une vie trop brève, que Zeus Olympien qui tonne sur les cimes m’eût au moins dû donner la gloire ! Or, à cette heure, pour moi, il n’a pas le moindre égard; car voici le fils d’Atrée, le puissant prince Agamemnon, qui vient de me faire affront il m’a pris, il me retient ma part d’honneur; de son chef, il m’a dépouillé. »

Ainsi dit-il, tout en larmes, et sa mère auguste l’entend, du fond des abîmes marins, où elle reste assise auprès de son vieuxpère. Vite, de la blanche mer, elle émerge, telle une vapeur; elle s’assied face à son fils en larmes, elle le flatte de la main, elle lui parle, en l’appelant de tous ses noms:

« Mon enfant, pourquoi pleures-tu ? quel deuil est venu à ton coeur? Parle, ne me cache pas ta pensée; que nous sachions tout tous les deux! »

Avec un lourd sanglot, Achille aux pieds rapides dit

« Tu le sais; à quoi bon te dire ce qui t’est connu t

Nous nous en sommes allés à Thèbe, la ville sainte d’Eétion, et, après l’avoir détruite, nous en avons tout emmené. Les fils des Achéens se sont ensuite, ainsi qu’il convenait, partagé le butin, et ils ont mis à part, pour le fils d’Atrée, la jolie Chryséis. Mais alors Chrysès, prêtre de l’archer Apollon, est venu jusqu’aux fines nefs des Achéens à la cotte de bronze. Pour délivrer sa fille, il apportait une immense rançon et tenait en main, sur son bâton d’or, les bandelettes de l’archer Apollon; et il suppliait tous les Achéens, mais surtout les deux fils d’Atrée, bons rangeurs de guerriers. Lors tous les Achéens en rumeur d’acquiescer : qu’on eût respect du prêtre ! qu’on agréât la splendide rançon !

Mais cela n’était pas du goût d’Agamemnon, le fils d’Atrée. Il congédiait brutalement Chrysès, avec rudesse il ordonnait. Le vieillard est parti en courroux, et Apollon, qui l’aime chèrement, a entendu sa prière. II a, sur les Argiens, décoché un trait cruel, et, les uns sur les autres, les hommes ont péri, tandis que les flèches du dieu partaient ainsi de tous côtés par la vaste armée achéenne. Le devin qui sait tout nous expliquait alors les arrêts divins de l’Archer; et c’est moi, le premier, qui ai, sans retard, donné le conseil d’apaiser le dieu. Là-dessus, la colère s’empare de l’Atride; brusquement il se lève et lance une menace aujourd’hui accomplie : à cette heure, les Achéens aux yeux vifs, à bord d’une fine nef, mènent Chryséis à Chrysé et portent des offrandes à sire Apollon; cependant que des hérauts viennent de quitter ma baraque, emmenant avec eux la fille de Brisès, que m’avaient octroyée les fils des Achéens. A toi donc, si tu peux, de venir en aide à ton vaillant fils. Va vers l’Olympe et supplie Zeus, si aussi bien tu as jadis, par parole ou par acte, servi ses désirs. Dans le palais de mon père, souvent je t’ai ouïe t’en glorifier. Tu disais comment, seule entre les Immortels, tu avais, du Cronide à la nuée noire, écarté le désastre outrageux. C’était au temps où les dieux de l’Olympe prétendaient tous l’enchaîner  Héré et Poseidon et Pallas Athéné. Mais toi, tu vins à lui, tu sus, toi, déesse, le soustraire à ces chaînes. Vite, tu mandas sur les cimes de l’Olympe l’être aux cent bras que les dieux nomment Briarée et tous les mortels Egéon, et qui, pour la force, surpasse son père même . Il vint s’asseoir aux côtés du Cronide, dans l’orgueil de sa gloire. Les Bienheureux, à sa vue, prirent peur, et plus ne fut question de chaînes. Rappelle-lui tout cela aujourd’hui, en t’asseyant à ses côté, en pressant ses genoux : ne daignera-t-il pas porter aide aux Troyens, et acculer à leurs poupes, à la mer, les Achéens déclinés, afin qu’ils jouissent, tous, de leur roi et que le fils d’Atrée lui-même, le puissant prince Agamemnon, comprenne enfin ce que fut sa folie, le jour qu’il a refusé tout égard au plus brave des Achéens »

Thétis alors, pleurante, lui répond :

« Ah! mon enfant, pourquoi t’ai-je élevé, mère infortunée? Que n’es-tu donc resté, assis près de tes nefs, ignorant des pleurs et des peines, puisque ton destin, au lieu de longs jours, ne t’accorde qu’une vie trop brève. Te voilà aujourd’hui non seulement voué à une prompte mort, mais encore misérable entre tous. Ah ! pour quel triste destin t’aurai-je donc jadis donné le jour en ma demeure ! Eh bien ! j’irai moi-même vers l’Olympe neigeux porter ta plainte à Zeus Tonnant; je verrai s’il l’écoute. Garde donc ta colère contre les Achéens, et assis près des nefs rapides, sans réserve, renonce au combat. Zeus est parti hier du côté de l’Océan prendre part à un banquet chez les Ethiopiens sans reproche, et tous les dieux l’ont suivi. Dans douze jours il retournera dans l’Olympe. Je prendrai alors la route de son palais au seuil de bronze, j’embrasserai ses genoux et je crois qu’il m’écoutera»

 

Chryséis à Chrysé

Elle dit, et s’en va, et le laisse là, l’âme en courroux, pensant à la captive à la belle ceinture qu’on vient de lui ravir, de force, malgré lui. Ulysse cependant arrive à Chrysé conduisant la sainte hécatombe. Sitôt franchie l’entrée du port aux eaux profondes, on plie les voiles, on les range dans la nef noire; vite on lâche les étais, on amène le mât jusqu’à son chevalet, et on se met aux rames, pour gagner le mouillage. On jette les grappins 10 et on noue les amarres. Après quoi, on descend sur la grève; on y débarque l’hécatombe que l’on destine à l’archer Apollon, et Chryséis sort de la nef marine. L’industrieux Ulysse la conduit à l’autel et la remet aux mains de son père, en disant :

« Chrysès, Agamemnon, protecteur de son peuple, ici m’a dépêché pour te mener ta fille et offrir à Phoebos une sainte hécatombe au nom des Danaens Nous voulons apaiser le dieu, qui vient de lâcher sur les Argiens des angoisses lourdes de sanglots. »

Il dit et met la fille aux mains de son père; et celui-ci la reçoit avec joie. Alors, sans retard et en ordre, pour le dieu, ils disposent l’illustre hécatombe, autour d’un bel autel. Ils se lavent les mains, ils prennent les grains d’orge, et Chrysès, à voix haute, prie pour eux, mains tendues au ciel

«Entends-moi, dieu à l’arc d’argent, qui protèges Chrysé et Cilla la divine, et sur Ténédos règnes souverain; tu as déjà naguère entendu mes voeux; tu m’as rendu hommage, en frappant lourdement l’armée des Achéens. Cette fois donc encore, accomplis mon désir ; des Danaens écarte le fléau outrageux. »

II dit; Phoebos Apollon entend sa prière. La prière achevée, les orges répandues, on relève les mufles, on égorge, on dépèce; on découpe les cuisses; des deux côtés on les couvre de graisse; on dispose au-dessus les morceaux de chair crue; après quoi, le vieillard les brûle sur des bûches, et sur elles répand le vin aux sombres feux, tandis qu’à ses côtés des jeunes ont en main les fourchettes à cinq dents. Puis, les cuisseaux brûlés, on mange la fressure; le reste, on le débite en menus morceaux; on enfile ensuite ceux-ci sur des broches, on les rôtit avec grand soin, on les tire enfin tous du feu. L’ouvrage terminé, le banquet apprêté, on festoie, et les coeurs n’ont pas à se plaindre d’un repas où tous ont leur part. Lors donc qu’on a chassé la soif et l’appétit, les jeunes gens remplissent jusqu’au bord les cratères, puis à chacun, dans sa coupe, ils versent de quoi faire libation aux dieux. Et, tout le jour, en choeur, les fils des Achéens, pour apaiser le dieu, chantent le beau péan et célèbrent le Préservateur. Et lui, se plaît à les ouïr.

Le soleil plonge et l’ombre vient. On s’étend le long des amarres; puis, quand, au matin, paraît Aurore aux doigts de rose, on prend le large, pour regagner le vaste camp des Achéens. Apollon le Préservateur envoie la brise favorable. On dresse alors le mât, on déploie la voilure blanche. Le vent gonfle la toile en plein, et, tandis qu’autour de l’étrave en marche, le flot bouillonne et siffle bruyamment, la nef va son chemin, courant au fil du flot. Ils arrivent ainsi au vaste camp des Achéens; là, pour mettre à sec la nef noire, ils la halent, puis, sur le sable, la redressent, enfin l’étayent de longs accores. Après quoi, ils se dispersent par les baraques et les nefs.

 

 

 

 

 

 

Une réponse à Claude Gellée dit Le Lorrain

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